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Guinée : le panier de crabes
On a souvent signalé la singularité de la Guinée: un pays potentiellement doté par la nature à tel point que pendant des décennies, certains guinéens se sont naïvement égosillés sur ce qu'on leur a présenté comme un "scandale géologique " et donc de pièces d'or à portée de main. Autre singularité : un pays d'hommes intrépides incarnant les prodromes de la fin de l'empire colonial français, leur avait-on aussi appris. Malgré l'évolution constatée depuis cinquante ans, ces deux singularités demeurent fortement ancrées dans les esprits. On a beau montrer que le soit-disant "scandale géologique" n'a jamais, jusqu'ici, conduit à des pépites d'or , autrement dit à une richesse palpable pour les guinéens dans leur ensemble, il n'y a rien à faire. La fanfaronnade sur la richesse mythique de nos mines enflamme toujours des esprits dans l'océan de misères de nos compatriotes et les crieurs publics de ces sornettes sont toujours crus et écoutés. Sur l'autre singularité, les hommes intrépides qui ont terrassé un empire colonial, j'ai écrit dans d'autres articles, le manque de fondement sérieux que nous, guinéens, ayons été les seuls à ébranler un empire colonial. J'avais rappelé qu'avant 1958, la France avait déjà perdu l'Indochine (Cambodge, Laos, Vietnam), les cinq comptoirs des Etablissements français de l'Inde, le Maroc, la Tunisie, l'Algérie était en guerre d'indépendance depuis 1954. Là aussi, certains continuent toujours, en Guinée, à penser que le leader démiurge de l'indépendance guinéenne, était à la source de tant d'évènements. Si je reviens au rappel de ces faits, c'est pour que dans notre pays, les jeunes générations, deviennent plus réalistes dans leur approche de la marche du monde. C'est pour qu'ils ne confondent pas la fable et la réalité. L'homme réaliste est celui qui connaît ses forces et ses faiblesses et peut aller de l'avant. Cela ne peut pas se produire pour ceux qui vivent dans la naïveté, le verbalisme tapageur et l'illusion. Notre pays et notamment ses dirigeants, depuis cinquante ans ressemblent à un panier de crabes. Tout le monde connaît ces crustacés qui marchent de côté au bord de l'eau. Pêchés et recueillis dans un panier, les crabes qui ont la vie dure, essaient chacun de remonter les parois du panier pour s'échapper en se gênant les uns et les autres et finissent par retomber tous au fond du panier. Au sens figuré, le panier de crabes est un groupes d'individus qui se dressent mutuellement des embûches, qui cherchent à se nuire les uns aux autres. C'est cette image qu'offrent les guinéens depuis cinq décennies. L'opportunisme, l'absence totale de vision d'un avenir commun, la préservation de petits intérêts particuliers ont fait que même en se réclamant de l'unité nationale, des guinéens ont toujours contrecarré d'autres qui pouvaient avoir un sens élevé de la question nationale. C'est ce panier de crabes qui a parfois conduit à l'arrestation et à la liquidation physique au camp Boiro ou ailleurs en Guinée, de guinéennes et de guinéens, sous le PDG et en 1985 :cadres, hommes d'affaires, citoyens moyens, femmes qui ne baissaient pas le regard devant les satrapes tropicaux et les satyres voluptueux du Parti-Etat. Le comportement de panier de crabes existe toujours. C'est ce qui explique que malgré l'état grabataire de Lansana Conté qui ne lui permet plus depuis longtemps de gouverner le pays, personne, ni à l'Assemblée nationale, ni dans l'Armée, n'a osé le déposer, en invoquant sa légitimité comme si la loi était une référence dans ce pays. C'est toute cette ambiance de médiocrité générale bien assise d'affairisme et de débrouillardise qui explique l'immobilisme de la Guinée. Et pourtant, il ne manque pas sur place au Gouvernement et dans le secteur privé et de l'information des personnalités hélas rare de premier plan. L'immobilisme a conduit à cette situation que soulever des objections sur la politique du Président ou d'un Ministre entraîne la suspicion de ceux qui se croient les gardiens de l'authenticité patriotique. On gagnerait cependant plus pour la Guinée à s'écouter les uns et les autres . Autrement, comment comprendre que la Guinée soit l'un des pays, sinon le pays de l'Afrique de l'Ouest où le mécontentement de la population contre ses dirigeants est permanente. Certes, dans tous les pays existent des mécontents mais dans notre pays, le niveau de mécontentement est élevé bien qu'il n'ait jamais abouti vraiment à des changements. Cette situation devrait cependant amener les satisfaits à se poser des questions, surtout s'ils habitent d'autres pays où ils disposent des éléments de comparaisons. Le patriotisme ne consiste pas à tout approuver si l'on aime son pays. C'est le lieu de parler de la livraison récente à Conakry de cent bus venus de l'Inde. A considérer qu'une aussi importante agglomération urbaine comme Conakry ne disposait plus du tout de transports en commun, on ne peut considérer cette livraison de bus que comme une bonne chose. Mais delà à faire croire, une fois de plus, que ces bus sont un véritable signe d'aggiornamento de la politique guinéenne comme l'ont fait certains, c'est encore se tromper lourdement. Les cents bus apporteront un bol d'oxygène dans le secteur du transport dans la capitale guinéenne s'ils sont bien gérés et bien entretenus, mais à considérer l'ensemble des problèmes du pays, à l'heure actuelle, il faut éviter de faire de ce cas un miroir aux alouettes. Les bus constituent, certes un plus, mais dans un océan d'attentes de besoins à satisfaire. Je l'ai déjà écrit, tout ne pouvait pas se faire en un an de Gouvernement Kouyaté. C'est ce que l'intéressé aurait dû dire dès le départ. La démagogie et la tactique politicienne ont été, comme d'habitude en Guinée, les pratiques auxquelles a recouru Lansana Kouyaté. L'opération d'audits de gestion du pays dont on parle actuellement, annonce-t-elle une une prise à bras-le-corps des maux qui minent le pays? Si cette opération devait aller à son terme ultime, il s'agira alors d'une orientation vers une gouvernance en voie de moralisation qu'il faudrait saluer. Mais attendons de voir la suite en espérant qu'il ne s'agira pas que d'un feu de paille comme on sait en allumer dans ce pays. En attendant, les tirs croisés de critiques que le Premier Ministre encourt sont justifiés. Lui et ses partisans doivent y réfléchir. L'Etat-spectacle ne mène nulle part. La prise à bras-le-corps des problèmes de gestion de la chose publique est la seule qui vaille. Et seuls des guinéens compétents de l'intérieur comme de l'extérieur peuvent le faire. C'est l'un des points de critiques qui apparaît très souvent sur ce Gouvernement comme sur d'autres avant : l'occupation de postes de compétence par des gens qui n'en ont aucune et qui ne comptent que sur leurs bonnes volontés et les sacrifices prescrits par des devins mais qui s'empressent toujours (au cas où...) de faire fortunes sur le dos de l'Etat par divers détournements. La bonne volonté affichée, les gris-gris, n'ont jamais pu faire avancer un pays moderne. On a toujours pensé en Guinée, que la bonne volonté et l'intention affichées de réussir peuvent remplacer la compétence acquise après des années "d'apprentissage". Il n'en a rien été mais cette pratique se poursuit toujours. On peut citer l'exemple du corps préfectoral. Les préfets sont, dans tous les pays où cette institution existe, de hauts fonctionnaires, chargés, au nom du pouvoir central, de l'administration de la portion du territoire à la tête de laquelle ils sont placés. Ils exercent donc à ce niveau des compétences en matière de coordination administrative, économique et sociale (impulsion et supervision de micro-réalisations de développement ). Or les périodes intenses d'activité des préfets guinéens ne concernent que les périodes électorales (quand il y en a ) où, ils doivent faire gagner le pouvoir central. Un certain nombre de préfets (pas tous) doivent donc être loin de l'image du préfet haut fonctionnaire compétent mais tout simplement des agents de main du pouvoir central. Comment ceux-ci peuvent-ils alors élaborer un plan de développement local pour leur zone de compétence ? Dans le même temps , des jeunes issus de l'Université guinéenne sont souvent sans emploi ou s'ils en ont comme ces professeurs homologués et lauréats recrutés en 2005 et 2006, ils ne sont pas payés régulièrement. C'était en avril ,l'objet de la grève de 506 d'entre eux réclamant le paiement de huit mois d'arriérés de salaires se montant à 1,750 milliards GNF. Dans le même temps, le Premier Ministre, tel un représentant de commerce de classe internationale, voyageait de pays à pays par avion privé. Les coûts de ces voyages, peut-on nous dire qui les paie et pour quels résultats pour la Guinée ? Pas grand monde n'aurait eu intérêt à critiquer toutes ces incohérences et la gabegie qui s'ensuit si le pays était prospère. C'est tout le contraire et la folie des grandeurs qui s'est emparée du Premier Ministre dès son installation à la Primature n'a pas cessé de s'enfler. C'est sans doute dans ce contexte que se situe la fête du cinquantenaire de l'indépendance qui s'annonce comme l'évènement guinéen de l'an grâce 2008.Nous allons fêter un demi-siècle de malheur du peuple guinéen. A ce qui semble acquis, ces fêtes auront lieu, pour faire comme tout le monde. Puisqu'il en est ainsi, si l'on pouvait faire ces fêtes sans faste (c'est peut-être rêver) et de façon sobre et si l'on pouvait saisir l'occasion pour une réconciliation nationale dans le sens des huit points (ou plus) de l'Association des Enfants de Victimes du Camp Boiro, cela constituerait une avancée certaine. A ce sujet, j'ajoute sans aucun esprit polémique, que je me suis demandé pourquoi cette Association n'a pas cherché à élargir son appellation à d'autres victimes. Le camp Boiro constitue, nul ne peut le contester, le point culminant de la barbarie qui s'est abattue sur la Guinée mais toutes les victimes de la dictature de Sékou Touré ne se sont pas trouvées qu'à Boiro, mais un peu partout dans le pays. Mais je le répète, le camp Boiro demeure le sinistre lieu symbolique de toutes les familles touchées par la barbarie. Comme toujours, dans un premier temps, des hommes politiques, satisfaits de leur sort, assis dans des fauteuils de commandement du peuple guinéen se sentiront comblés de ce qu'ils estiment être de l'honneur alors qu'ils ne réalisent pas que l'indignité de leurs fonctions est personnifiée par des ménagères inquiètes en permanence pour la pitance quotidienne de leurs familles. Pour sortir de l'impasse guinéenne et s'attaquer aux vrais problèmes, il faut qu'on en arrive ces élections qu'on ne cesse de renvoyer aux calendes grecques. Ces élections que tous les démocrates souhaitent transparentes ne résoudront pas tout dès après leur tenue mais le fait qu'elles intéressent toute la population conduira à l'associer plus à la gestion des affaires publiques . Quoi qu'il en soit, après ce qu'on a connu , cela ne peut pas être pire. Ceux qui sont au pouvoir doivent rendre ce service à la Guinée . Ils montreront ainsi que l'image du panier de crabes n'a plus cours en Guinée.
Ansoumane Doré Dijon (France)
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