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Fria: au-delà d’une usine d’alumine, une ville de 120 000 habitants à ne pas abandonner (article complet)


2012-08-15 22:55:32  

L’histoire de la société Friguia qui remonte à 1960 est assez suffisamment ancrée dans la mémoire collective des guinéens, bien qu’il faille probablement rappeler certaines péripéties de gestion qui ont conduit à la dramatique situation d’arrêt qui prévaut depuis avril 2012.

Conçus à la base pour exploiter les mines de bauxite de Fria pour en faire de l’alumine métallurgique acheminée par voie ferrée autonome jusqu’au port d’exportation de Conakry, les équipements de l’usine comprennent entre autre autres, un groupe énergétique à base de chaudières industrielles à combustible fuel-oil pour la production de vapeur d’alimentation des procédés et d’autoproduction d’électricité.

Outre les consommations de vapeur considérables des installations basées sur le procédé Bayer, le projet d’Aluminium Pechiney prévoyait initialement d’alimenter en eau courante et électricité domestique, un ensemble de cités d’habitation, dont trois immeubles et plusieurs locaux administratifs, sportifs, hospitaliers, utilitaires et divers autres équipements. Soit de quoi couvrir les besoins d’une ville de 40 000 habitants, au pire de toutes les prévisions de croissance démographique.

Exploité par Aluminium Pechiney selon les mêmes schémas d’organisation que l’usine d’alumine dont dispose cette société à Gardanne (France) depuis 1894, le site de Fria a fonctionné de manière plutôt rentable pendant ses 13 premières années et ce, notamment grâce à l’efficacité d’un personnel guinéen compétent et discipliné. En 1973, suite aux premières tractations d’ajustement engagées avec les partenaires, Friguia est transformée en société d’économie mixte détenue à 49 % par l’Etat Guinéen (les 51 % répartis entre Pechiney et ses associés)

Ce changement  notoire que l’on aurait cru destiné à rétablir l’équilibre des intérêts en faveur du pays, tout en sauvegardant les acquis des travailleurs guinéens par rapports à leurs homologues  expatriés, avait marqué le début d’une  inexorable érosion des avantages divers qui se rattachaient à leurs conditions de travail rigoureuses et exigeantes : limitation d’accès aux produits alimentaires distribués à l’économat d’entreprise, entre autres.

Malgré cela, et en raison d’une pauvreté ambiante de plus en plus durement ressentie dans les autres régions du pays, l’attrait des avantages et conditions de confort matériels assurés aux travailleurs de Friguia, toutes qualifications confondues, a néanmoins participé de l’explosion démographique de la ville de Fria, avec l’accroissement des besoins en eau et en électricité qui en a découlé, sans d’ailleurs qu’aucune mesure de restriction voire même de sensibilisation des usagers n’ait même été envisagée pendant de longues années.

Pour faire face aux besoins  sans cesse croissants en eau et d’électricité de la ville,  et en prévision d’un projet d’extension des capacités de production de l’usine finalisé en 1995, une troisième chaudière à vapeur  industrielle fonctionnant au fuel-oil à été installée et mise en service par Aluminium Pechiney dès 1992.

Ainsi, pour mieux cerner la vocation sociale que l’Etat guinéen avait prioritairement donnée à la compagnie, il faut savoir qu’à niveaux comparables d’automatisation des procédés, l’usine centenaire de Gardanne où j’ai eu à effectuer une longue mission d’études à la même période, comptait 500 salariés environ contre plus de 3200 pour le site de Fria qui a certes, en plus, des activités de carrières et de 145 km d’acheminement ferroviaire de l’alumine produite.

Le prix de revient rapporté à la tonne d’alumine produite, incluant forcément tous les frais annexes liés à la vie et à l’entretien des cités, équipements sociaux et édifices collectifs de la ville de Fria dont la population avait déjà décuplé en 1993 par rapport  aux prévisions, voila ce qui avait essentiellement motivé  le retrait des investisseurs privés dont Pechiney et ses associés de Frialco en 1998.

Durant la période 1999-2002, où l’Etat guinéen était propriétaire à 100 % des parts de Friguia, il est à déplorer que certains hauts dignitaires du régime, dont les deux ministres plus directement concernés, aient transformé la gestion de cette société en une sorte « d’affaire de famille ». C’est ainsi qu’entre autres faits insolites, le chirurgien de l’hôpital de la ville qui était un cousin du ministre de tutelle, s’est fait nommer du jour au lendemain, directeur administratif et financier de l’usine en sus de ses fonctions habituelles.  Tout comme on ne peut s’empêcher de rappeler qu’à la même période, ces deux ministres tout puissants du régime Lansana Conté et l’une des épouses du président de la République étaient actionnaires au capital de la société.

Quant au départ de la société Reynolds Metals Company qui n’avait accompli que le tiers de sa durée de contrat d’assistance technique et de gestion souscrit pour une durée de 10 ans par le biais de la société offshore Alumina Company of Guinea (ACG), l’on ne peut pas dire que cela ait été profitable à Friguia. En effet, de l’avis même de certains cadres exploitants de l’usine, non seulement les travaux de réhabilitation effectués par cette société avaient permis d’atteindre les objectifs visés d’extension des capacités de production à 640.000 tonnes d’alumine par an, mais mieux, de faire le record absolu de production de 800.000 tonnes pour l’exercice 2004.

La reprise en main des activités de Reynolds par la société Rousski Aluminium (RusAL), qui a débuté par une simple opération de rachat des parts d’un des partenaires de l’Etat guinéen, ne s’est traduit concrètement pour le site de Fria, si ce n’est par une meilleure garantie de vente de sa production - dont RusAL était par ailleurs déjà le principal acheteur -,  que par l’adjonction d’une nouveau générateur de vapeur et l’acquisition de locomotives d’occasion dont l’utilisation causerait aux exploitants, semble t-il actuellement, presqu’autant de soucis qu’avant leur acquisition.   

Au-delà de tout ce qui apparaît correspondre davantage à des déclarations de (bonnes) intentions des dirigeants de RusAL, le fonctionnement des installations et équipements vieillissants de l’usine souffrait jusqu’à l’arrêt début avril 2012, de carences multiples de  gestion non imputables aux personnels guinéens. De sources concordantes fiables du site, il semblerait que les procédures d’approvisionnement en pièces détachées notamment, ne s’effectuaient plus dans les règles de l’art. A telles enseignes que certaines demandes d’entretien trainaient forcément en longueur d’attente, quand elles ne finissaient pas par être classées « non satisfaites ». Cela se traduisait  au niveau de la carrière d’extraction de la bauxite par un nombre de plus en plus faible d’engins et de véhicules opérationnels, dans les unités de production et les utilités, par des défauts de fonctionnement d’équipements des procédés, et même au niveau des locomotives de transport Fria-Conakry, par des immobilisations de matériels roulants inutiles.

Quels que soient les termes commerciaux et les raisons invoquées pour la privatisation de l’usine de Fria avec son patrimoine minier et ses équipements de logistique et de transport, il est permis d’estimer que cela ne pouvait conforter à terme que les intérêts financiers et les visées spéculatives du postulant unique et conseiller de circonstance qu’était RusAL au moment de la transaction. Comment cela s’est joué au niveau du gouvernement guinéen? Qui avait convaincu le président Conté à accepter cette vente et qui y trouvait des avantages personnels et lesquels? Autant de questions qui resteront sans doute encore durablement sans réponse. Cependant, même détenue à 100% par RusAl, il me semble que c’est le Droit guinéen qui s’applique à toute  société privée opérant sur le territoire national.  Et comme tel, que le gouvernement actuel dispose de moyens juridiques et financiers pour éviter le drame humain et économique qui résulterait de la fermeture définitive de cette usine.

Et parmi les diverses raisons qui imposent une intervention efficace et décisive de l’Etat guinéen, on peut citer entre autres:

  • Les acquis de « pôle essentiel du patrimoine des compétences industrielles établies » que symbolise le site de production d’alumine de Fria: si l’on a compris que le développement réel du pays ne se fera pas au seul prix de l’exportation sans valeur ajoutée de nos ressources minières et autres matières premières, un tel site aux retours d’expérience considérables en matière de procédé de production d’alumine,  incarne ce que ses 52 ans de fonctionnement ont procuré de plus précieux à la Guinée;
  • A l’image des sites d’extraction et d’exportation de bauxite de Kamsar et Sangarédi, l’usine de Fria et sa ville-cité d’habitation ont toujours offert en vain, des modèles d’inspiration notamment à l’administration guinéenne en matière d’organisation sociale, et du travail, de gestion de réseaux de distribution d’eau et d’électricité, ainsi que des équipements publics (transports ferroviaire et maritime, formation professionnelle, soins médicaux, etc.)

Au nombre des voies et moyens que l’Etat serait avisé d’utiliser sans plus tarder, l’on pourrait imaginer entre autres solutions:

  • Une offre d’action de sauvetage à travers le financement par l’Etat guinéen à hauteur de 10 à 30 millions USD, d’un projet de réhabilitation sérieusement préparé et chiffré en privilégiant les postes d’intervention prioritaire du site. L’inventaire, ainsi que les devis de réalisation de ces travaux devront être établis par une équipe projet mandatée, dans un esprit d’équité morale et professionnelle et en  étroite collaboration avec les exploitants;
  • La mise en œuvre d’un projet d’études d’optimisation des consommations de vapeur, notamment sur le réseau basse pression qui couvre de nombreux postes de consommation dans l’usine. A l’image de l’usine de Gardanne, on sait ainsi d’expérience que ces longs réseaux peuvent révéler de réelles possibilités d’économies d’énergie;
  • La concrétisation effective des accords existants qui visent à confier à EDG et à la SEG les gestions respectives des dossiers de distribution d’électricité domestique et d’eau courante aux populations de Fria, tous statuts confondus:  la situation actuelle qui fait que l’usine fournit gratuitement de l’eau et de l’électricité à une ville d’environ 120 000 habitants doit être revue afin d’affiner les termes de collaboration avec ces deux sociétés d’Etat;
  • Avec ou sans renégociation pour racheter des parts de cette entreprise à RusAL, l’Etat guinéen devrait saisir cette occasion pour prendre l’initiative de création d’un début de structure centralisée d’ingénierie axée sur la production d’alumine, voire de l’aluminium le jour où les potentialités électriques le permettront. Or, une telle structure dont nous avons les compétences et les moyens financiers et techniques, ne trouverait pas meilleur emplacement qu’auprès d’une usine en activité, soit à Fria. Cela ne relève, en grande partie, que d’une question de volonté politique de jouer enfin sur les bons leviers disponibles pour sortir le pays de sa léthargie endémique;
  • Enfin, je ne m’étendrais pas sur les effets de pollution que les rejets du procédé Bayer à forte utilisation de soude caustique est en train de causer irréversiblement à l’environnement. Un sujet sur lequel aucun Etat ne devrait plus peiner à faire respecter sa réglementation intérieure, n’eut été les phénomènes de corruption qui gangrènent nos sociétés, à tous les étages.

Conclusions

Toute piste de réflexion sur la question du manque d’attractivité de l’usine de Fria aboutit essentiellement à ce problème de prix de revient peu concurrentiel de la tonne d’alumine produite. Les charges à caractère énergétique et social qui ont franchi tous les seuils prévisionnels en raison de l’explosion de démographique de la ville, devront donc faire l’objet d’une gestion plus réfléchie et rigoureuse.

Si l’incompressibilité des effectifs actuels du personnel (3200 salariés) peut bien être défendue en raison du niveau relativement faible la masse salariale (7 milliards de FG/mois), force est à chaque Friaka, salarié de RusAL ou pas, de prendre conscience que le maintien des activités de cette mère-nourricière que constituaient l’usine et ses dépendances aura un prix à payer dorénavant.

Quant au projet RusAL d’extension des capacités de production de 640 000 à 1 400 000 tonnes d’alumine par an, il manque réellement de lisibilité par ces temps de baisse des cours de vente, surtout que les installations des unités existantes souffrent de problèmes de vétusté.

Enfin, avec les enjeux technologiques, sociaux et économiques qu’une pérennisation des activités de l’usine de Fria incarnerait pour l’avenir des besoins légitimes de transformation plus accrue de notre bauxite en Guinée, le gouvernement d’Alpha Condé devrait faire passer avant toute autre considération, les intérêts supérieurs de la nation en jouant à fond la carte de l’amélioration de l’attractivité du site de Fria. Il en va de l’image de dynamisme, de rigueur et de crédibilité que le pays renverrait enfin aux investisseurs qui hésitent à venir.
 

Ibrahima M’Bemba SOW
Energéticien, chef de projet (ingénierie)
Picardie (France) 


 

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VOS COMMENTAIRES

ama16/08/2012 07:22:02
Ce document très important par sa qualité et la pertinence des propositions faites par Mr Sow devrait servir de base de réflexion pour toute décision future pour la sauvegarde de nos richesses minières en vue de les utiliser pour couvrir les besoins de nos populations martyrs des bourreaux assoiffés d'argent faciles et marionnettes des mafias internationales.
Toutefois, Mr Sow vos souhaits en conclusion ôtent l'espoir que vous nous avez donné dans votre brillant exposé hélas, AC et Fils ne peuvent rien faire de bon pour notre chère pays car ils n'ont jamais travaillé seul l'argent facile les motive, tournez cette page SVP.

Par contre nous devons nous inviter les cadres de CBG, RIO TINTO etc à nous fournir des études du genre. Car Allah par sa grâce divine nous aidera bientôt a réfléchir (enfin) en direction des intérêts du peuple de Guinée. Amine.
Ke-Jallow16/08/2012 10:26:41
Un autre sujet:
Les syndicalistes avaient voulus manifester en janvier et Alpha leur a somer (sans negocier vraiment) de l'attendre jusqu'en Juillet et ils avaient accepte. Nous ommes deja en Aout, la vie est de plus en plus cher et personne ne dit mot. Pourquoi? Parce que Alpha est une lecon politique: Juillet correspond au debut du mois de ramadan et a la fermeture des classes (= y a klk chose qui puisse preoccuper les peres de familles et fonctionaires). C'est pas tout! Koro fetait l'anniversaire du mensonge d'etat, 19 Juillet vrai-faux coupd d'etat et une soi-disant justice qui libere et une presidence qui refuse de laisser sortir. Cela a servit a tourner l'attention du peuple quand meme! Fin Ramadan, affaire de Zoghota! Tout le monde vers la forets! Koro ne se lache pas decidement.
La Guinee perd beaucoup plus que le patritotisme, les patriotes, les mines, la vision, la solidarite, le developpement, l'education, l'evironnement avec ALPHA. Nous soufrons d'Alpha!
Baldé Kandia-Haîdara16/08/2012 16:36:31
Merci Mr Sow pour cet article qui doit ouvrir les yeux qui étaient fermés. C'est une question de rentabilité. Personne n'accepera de perdre 25 millions de $ par an pour les beaux yeux des guinéens. Le Gouvernement de Alpha CONDE doit restituer aux russes la concession de Dian-Dian qui seule permettra une économe d'échelle nécessaire pour faire redémarrer l'usine de Fria et ensuite mettre en oeuvre certaine mesures préconisées par le frère SOW. Ensuite , les habitants de Fria doivent comprendre que la gratuité de l'eau et de l'électricité doit finir ; sinon ils seront en partie responsables de la mort de la poule aux oeufs d'or; ce qui tuerait tout avenir industriel dans la zone.Ils doivent comprendre que quelqu'un est entrain de payer leurs consommations: ce quequ'un, ce sont les autres guinéens.