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Guinée : qui peut dire où nous allons ?


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Ansoumana Doré

Je vous assure, mes compatriotes, que j'ai, comme chacune et chacun de vous, assez réfléchi à cette question, sans avoir trouvé une réponse à me donner à moi-même. Cette position serait-elle une situation  du désespoir? Non, puisqu'on dit   qu'il n’y a pas de situations désespérées mais seulement des  hommes qui désespèrent des situations. En effet, la Guinée en a  vu d'autres au cours de ses cinquante années d'existence souveraine. Elle s'en sortira un jour. C'est cette force d'espérance que nous devons entretenir entre nous en agissant bien sûr, même si nous ne voyons pas clairement où nous allons, il faut agir. Agir, agir, mais comment ? Je n'ai pas de mode d'emploi miracle à cette action, mais je vais y venir.

Oui, nous ne savons pas où nous allons même si après une longue gestation, le gouvernement d'Ahmed Tidiane Souaré vient de voir le jour. Sans être dans les secrets du long  conclave qui a donné lieu à ce gouvernement, chacun peut facilement comprendre pourquoi il est pléthorique. C'est sans doute, le souci ou le réalisme de donner satisfaction à tout le monde (présent). Un gouvernement pléthorique, dans l'état actuel de l'économie et des finances guinéennes, va constituer, en terme d'efficacité, un énorme handicap. Si la pléthore était faite d'excellences, c'est-à-dire de guinéens, tous, compétents et pas trop crispés sur leur espace d'action, d'ailleurs très mal défini, il peut y avoir des chances de réussites. Mais la démarcation des territoires d'action sera parfois difficile. L'intelligence devra donc jouer et l'arbitrage vigilant car on sait qu’une voiture trop chargée mettra, dans l'hypothèse optimiste, beaucoup de temps pour atteindre sa destination mais qu'assez souvent elle reste en chemin. Ou bien encore, autre explication du grand nombre de ministres, au-delà du fait de ce nombre pour que tout le monde s'y reconnaisse, est -ce que la pléthore a été imposée au Premier Ministre pour faire  un gouvernement aux éléments centrifuges  conduisant ainsi à la paralysie et  au maintien du statu quo d'exploitation éhontée de la Guinée et des Guinéens par les mêmes qui y ont pris goût? 

Pour l'heure, il ne reste donc plus qu'à prier pour la réussite de l'équipe. Des prières, on en a l'habitude en Guinée, mais comme toujours, sans tomber dans la critique à priori, le doute sur la suite n'est pas  déraisonnable tout en souhaitant une réussite pour la Guinée.

   J'avais écrit avant la formation de ce gouvernement qu'une participation de l'opposition pouvait être signe d'espoir pour la Guinée. Le moins qu'on puisse dire est que l'opposition présente et même la société civile et les syndicats n'ont qu'une présence symbolique qu'on ne peut même pas enjoliver  car jusqu'ici, les quelques extra-systèmes qui ont intégré des gouvernements en petit nombre (il y a des exceptions) se sont coulés dans le moule du système pour en profiter.

Si j'avais plaidé une participation de l'opposition, il s'agissait dans mon esprit d'une arrivée significative et non pas seulement symbolique mais c'était aussi  que sachant   qu'en divers points de la planète, on n'a changé des situations figées comme  celle de la Guinée qu'en renonçant à des positions radicales. Autrement  quoi de plus facile pour quelqu'un comme moi loin du pays de tenir par écrit, à mes compatriotes, le langage le plus radical contre le régime de Lansana Conté. Un acteur politique sur le terrain peut avoir une position inverse à la mienne que je peux comprendre sans forcément partager. Je me refuge les positions radicales contraires à la réflexion  sereine. Je ne vis pas les conditions quotidiennes du Guinéen moyen mais je sais que ces conditions sont difficiles et  j'en tiens compte dans ce que j'écris. Mon plaidoyer venait de ce que j'ai pu observer d'autres pays du monde. Des dictatures du type de ce que connaît la Guinée depuis 1958, se sont maintenues, plus d'un siècle sous des formes "caméléonesques". Je me suis intéressé à l'histoire de l'Amérique Latine indépendante depuis le début du XIXe siècle (1816-1825) et où  globalement des dictatures militaro-familiales se sont succédées jusqu'aux années 1970. La démocratie n'y a largement pénétré à partir du milieu des années 1960 que par l'infiltration dans les oligarchies militaro-familales  par des démocrates. Malgré l'évolution du temps, les grandes démocraties se sont toujours accommodées des situations de dictatures dans le Tiers -Monde et malgré l'existence récente de la Cour pénale internationale, CPI ( dont le statut a été signé en 1998 et qui est entrée  en vigueur en 2002 ), les dictatures ( douces)  ne sont pas prêtes de disparaître. On doit tenir compte de la réalité de tous ces faits. C'est pourquoi, je le répète, il est facile de conseiller de l'extérieur, des soulèvements aux Guinéens recrus de misères contre un Etat qui n'hésitera pas une seconde à passer au massacre comme en janvier-février 2007. Qu'en a -t -il résulté de cette tragédie dont la réédition est largement dans les cordes de la dictature corrompue de Lansana Conté? Ceux qui croient que Conté disparu, des élections dites transparentes organisées, tout va normalement se passer en Guinée,  me paraissent décalés des réalités. Je crois qu'il  faudra beaucoup de souplesse aux acteurs politiques pour amener la Guinée et les Guinéens dans la normalité des nations. On y est loin. Encore très loin.

Ma prise de position en faveur d'un gouvernement d'ouverture de Souaré m'avait d'ailleurs valu des mails de compatriotes, très souvent approbateurs  mais aussi avec réserves sans aucune agressivité. Il y en a même un qui m'a beaucoup fait rire dans cette interpellation: " Frère, ne seriez-vous pas en train de chercher un poste?"  . J'ai rassuré ce frère en lui disant que normalement, tous ceux de ma génération décennale (1936-1946) étaient à présent à la retraite d'activité professionnelle et que je me sentais bien dans cette situation, Dieu merci! J'ajoutais que ma quête terrestre se situait maintenant ailleurs qu'une recherche d'emploi. J'avais du reste senti à la formulation de sa question que le frère voulait tout simplement me taquiner. J'estime, cependant que les discussions que nous menons sur notre pays devraient intéresser toutes les générations : les plus jeunes pour se faire remarquer, pour certains des plus âgés pour parler d'expérience.

A la question de départ : où allons-nous ? J’avais dis qu'il fallait que les Guinéens agissent au lieu de s'abandonner au fatalisme et à la prière. Agir reviendra donc  à changer  certaines habitudes comportementales par l'éducation reçue de la famille et de l'école. 

Il faut nous changer notre mentalité. Cela sera le  plus difficile car le peuple guinéen est tombé dans une sorte de fatalisme qui n'a pas sorti,  aussi longtemps qu'il dure, un peuple de l'obscurantisme  et de la misère. L'expression éclatante de ce fatalisme est, aujourd'hui,  le repli sur une fausse religiosité faite d'hypocrisies et de toutes sortes de compromissions. Vous avez tous entendu parler  de cette lamentable histoire de coupeurs de route brûlés vif du côté de Kouroussa où était impliqué un vieil Imam, de surcroît ElHadj. Compromissions aussi   avec un pouvoir politique dévoyé dès l'origine  et dont le comportement dans sa gouvernance a toujours été d'inspiration satanique.

Le peuple guinéen est largement croyant (musulman ou chrétien). Je suis  croyant, musulman pratiquant à l'image de beaucoup de mes compatriotes  mais je désapprouve les hypocrites de  démonstrations de foi religieuse à tout propos. Le croyant n'a pas à invoquer Dieu alors qu'il se livre par ailleurs à des pratiques et à des trafics de toutes sortes  que condamne la religion. Toute cette ambiance a conduit à l'esprit fataliste engendré par l'escroquerie idéologique organisé par les deux  présidents successifs depuis cinquante ans. A contempler l'état de fatalisme qui englue beaucoup de Guinéens et les empêche d'agir, autrement qu'à tendre la main aux "bailleurs de fonds extérieurs" pour régler leurs problèmes, on ne peut s'empêcher de rappeler les vers suivants d'Alfred Vigny (1797-1863) :

         " Gémir, pleurer, prier est également lâche.
          Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
          Dans la voie où le sort a voulu t'appeler.
          Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler." (La Mort du Loup).

J'ajoute qu'en croyant, je pense que la prière est nécessaire à la vie de l'homme mais pas à la manière guinéenne actuelle qui empêche d'agir et qui frise l'intégrisme pour certains et conduit à l'intolérance, à la non-reconnaissance de la laïcité de l'Etat républicain dont parlait Ibrahima Kylé dans un de ses articles. (à suivre)
                             

Ansoumane Doré

 

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VOS COMMENTAIRES

ibrahima Kylé23/06/2008 10:59:42
Je partage entièrement votre vision, M. Doré !
Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce qu'est la laÏcité ! Et seraient même prêts à lancer une "fatwa" contre les laïcs qu'ils prennent pour des athées !
Sidimé23/06/2008 20:17:42
Mon très cher frère DORE, la reponse est simple, tant qu`il n`ya pas une unité dans la diversité chez les guinéens ,la guinée ne fera que sombrer dans le gouffre,le cas le plus frappant reste celui de l`opposition,ce mal est doublé par le manque jusqu`ici d`une autre force pouvant faire barrière aux dérives de nos dirigeants. La question qu`on devrait se poser est plutôt pourquoi les guinéens ne s`entendent pas? Pourquoi le cas sénégalais n`est -il pas possible chez nous? Dans ce pays de Wade ça crie ça et là, mais la préoccupation du sénégalais reste le sénégal et chez nous en guinée c`est le guinéen c`est -à-dire le peulh ,sa préoccupation est le sousou, le malinké , celle des guerzés, des guerzés ,celles des peulhs ,ce ne sont que des exemples.... alors mon très cher compatriote cherchons d`abord en éliminer cette haîne en nous et acceptons-nous mutuellement pour hisser la guinée ci- haut, si non ....j`aurai toujours mal ,comme vous,Kylé, mr Bangoura ,mme Millimono,Mr Kaba etc.. et ce mal sera le mal national (la guinée).
Votre jeune fiston Sidimé à dakar