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Accueil > Archives 5 |Syndication rss Send to facebook Send to facebook twitt this Send to LinkedIn Send via email Print |Lundi, 02 avril 2018 05 : 33

Dans l’arène de l’impunité chronique - Billo Savané, Gassama et nous autres.


2013-10-21 09:40:47

Il semblerait que du fait de la mobilisation nationale et internationale, Mr. Savané a été traité avec déférence par ses geôliers. Petite victoire  de la part de ceux qui ont marqué leur désapprobation ? Reculade tactique du gouvernement ? Ou plutôt une victoire implicite de Alpha Condé qui  aura réussi à créer une petite psychose pour bâillonnera les intellectuels qui seraient tentés à l’avenir de mesurer leurs propos ? Il se peut que ce soit tout cela à la fois. Mais c’est surtout la dernière hypothèse qui retient l’attention.

 Que faut-t-il faire pour ne pas qu’elle se matérialise? Rien de novateur ou  de spécial que de continuer la mise en place des mécanismes de pression et de lutte. La différence ici est que la pression doit être plus accentuée sur les victimes que sur le gouvernement. Le but visé est d’inviter les victimes présentes ou passées à quitter l’ombre de la résignation ou  de l’amertume pour engager avec les  franges de  la société qui s’y intéressent, un combat ouvert d’éradication de l’impunité.  Les raisons sont opératoires et tactiques.  Quand on veut la victoire on agit sur les paramètres qu’on peut contrôler d’abord afin d’aborder l’ennemi en meilleure position. 

L’ennemi  - c'est-à-dire  les services de sécurité et le gouvernement – sait  ce qu’il  veut. Il a  une tradition bien établie en Guinée. Il a des plans alternatifs et ne fait pas les choses au hasard.  En dépit de ce qu’on pourrait croire, ses sadiques comportements, pour suicidaires et  irrationnels qu’ils puissent paraitre, lui  ont  toujours réussi.  Pour gagner et garder le pouvoir. Pas pour construire une nation viable bien entendu.  Les reculs, les silences, la confusion, les pleurs en public, les outrages vagues, tout cela est bien étudié. Il faut être dans le sérail pour connaitre les détails de ses plans. Toutefois,  le fait de connaitre ces plans ne servirait à rien si les victimes continuent à garder  l’anonymat, à se plaindre dans les salons,  sur l’internet ou ailleurs.

Ce qu’il faut pour neutraliser ces plans c’est une offensive, tout aussi bien étudiée et soigneusement coordonnée des victimes contre la machine de tourmentes.  Une première question consiste  à s’interroger sur les multiples raisons qui empêchent une mobilisation des victimes contre  l’impunité en Guinée.  Passivité  individuelle, fatalisme culturel,  pression familiale, misère économique, manque de groupes d’avant-garde autour desquels l’opinion pourrait se mobiliser, dispersion des forces sociales, fragmentation ethnique, individualisme, mentalité de débrouillardise et de survie, renoncement, peur et j’en passe. Tous ces facteurs contribuent à la léthargie et  à créer un édifice complexuel que les ennemis des droits de l’homme manipulent cyniquement comme de la « victimisation » afin de mettre les victimes sur la défensive. La réflexion est donc nécessaire, sur comment  surmonter ces écueils un à un,  dans la perspective de création de mouvements civils  contre l’impunité qui seuls peuvent garantir la liberté des individus.  Les raisons opératoires invoquées ci-dessus, doivent empêcher que ce débat ne soit pensé comme un préalable aux actions. Au contraire, le débat  doit être engagé en parallèle avec des luttes pratiques,  individuelles ou collectives, contre l’arbitraire.

L’angle d’attaque  qui   consiste à se mobiliser  pour faire pression  sur les victimes et les assister  à définir et à exécuter des actions de lutte peut paraitre paradoxal  surtout à ceux qui font focus sur la dénonciation du gouvernement.  Leur approche souvent  privilégie la quête de  la bonne gouvernance et milite  pour un changement de régime comme condition de l’éradication  de l’impunité. Elle a toutefois montré ses  limites. A chaque changement de régime - que le changement soit par coup d’états militaires ou par fraude électorale - les populations guinéennes  qui ont cru  au soulagement, ont vite déchanté face à la reproduction de la  machine de répression.  Les militants  politiques sont prompts à noter que  s’il n’y a pas de fraude, la démocratie pourrait prendre racine dans le  pays et enrayer du coup l’impunité.  Ce raisonnement  est plus que naïf. Il ignore délibérément que la lutte contre l’arbitraire de l’état est une lutte permanente et structurelle. En outre il est contreproductif dans la mesure où il  ne considère pas le fait flagrant qu’il y a une kyrielle de criminels à l’ombre ou au grand jour en Guinée qui ne ménageront aucun effort pour empêcher l’expression de la volonté du peuple à travers des élections.  L’expérience amère qu’il faut tirer et garde à  l’esprit est que la profonde corruption du système politique par la violence institutionnelle en Guinée fait que  pour gagner des élections ou pour garder le pouvoir, les politiciens sont obligés de faire des alliances avec les criminels  de l’état. Sans le soutien de la machine répressive aucun des régimes guinéens n’aurait survécu le ras-le-bol du peuple.  Sans remonter loin dans l’histoire, Alpha Condé, avec son cynisme naturel,  l’a reconnu publiquement lors d’une conférence  le 1er Août 2011 à Washington(1).  En substance, il a admis qu’il n’est pas fou pour qu’en tant que  nouveau président civil, il ne suive pas les conseils de Konaté qui lui aurait recommandé de garder Pivi et Tiegboro dans son cabinet. Vraie ou excuse? La réalité est là. Deux agents accusés de crimes contre l’humanité font bien partie du prétendu gouvernement démocratique. Le fait mérite réflexion sur la nécessité de lutter contre l’impunité comme préalable indispensable à la démocratie. L’expérience des trois dernières années montre qu’un  changement des mœurs politiques ne pourra se faire en ménageant les forces de répression. Leur démantèlement graduel est un passage obligé pour ne pas goûter encore aux lendemains amers des changements.  L’histoire des pays de l’Amérique Latine et de l’ancien Pacte de Varsovie valide cette démarche. A ceux qui considèrent que les démarches de lutte contre l’impunité et de conquête du pouvoir par urnes peuvent être menées en parallèle, il faut souhaiter une longue vie. Car leur attente risque d’être longue.

Une autre source de polémique qui a contribué à enliser la lutte contre l’impunité est  un  jeu sournois et souterrain de  blâmes.  Beaucoup de victimes ou d’enfants de victimes se renfrognent dans le silence avec des arguments qui, même si ils sont valides, ont pour conséquence de laisser le champ libre à la reproduction mécanique du système répressif.  Ils développent une sorte de paranoïa et se méfient de la courte mémoire de la nation qui mentionne à peine des dates et des faits tragiques dont leurs familles ou eux-mêmes ont eu à souffrir.  Ils désespèrent  en silence de l’oubli des leurs et voient désabusés les rangs des victimes grossir ; chaque nouvelle vague ignorante de la douleur de celle qui  la précède ; convaincue que ce qui lui arrive est unique.  Et pourtant  individuellement prises, les familles éplorées n’oublient pas.  Les rituels  familiaux de sacrifices, de lectures du coran et de recueillement à la mémoire des disparus sont fréquents. Il est temps qu’ils  quittent le champ du secret familial pour être  une sorte de célébration nationale durant laquelle des demandes précises sont faites : la localisation des fosses communes, demandes des raisons réelles  des arrestations, la révision des mensonges et des accusations etc.  Les gouvernements successifs issus  des élections ou des coups d’état cultivent l’amalgame bien éviter la constitution d’un tel mouvement. Ils caricaturent ceux qui exigent la lumière sur les crimes du passé comme des aigris qui empêchent la « réconciliation nationale » et qui présentent une « mauvaise image de la Guinée »,  contrariant les investisseurs. Ils sèment cyniquement  la division en insinuant que les militants des droits de l’homme ne sont que des opportunistes qui veulent faire carrière sur la misère des victimes. Le résultat est que même les figures de prou de l’opposition mentionnent avec euphémisme les crimes d’état quand ils osent s’aventurer sur le sujet. Etonnant de la part de politiciens qui ont failli perdre leurs vies le 28 Septembre 2009 et lors des manifestations récentes.  Du fait de l’absence de  débat sur le sujet,  les syndromes  de la répression  dégénèrent en un tabou, un amas confus de silences, de hontes et de remords, de fuites en avant par la recherche du confort artificiel et l’évitement du sujet trop brûlant des peines subies, le rêve puéril d’un changement sans risques et de la victoire en chantant et en dansant le refrain de la Guinée est une famille.

Une frange de la société guinéenne utilise le repli des victimes et de leur familles pour s’installer dans une attitude de laisser aller et d’oubli.  Pourquoi faut-il être plus royaliste que le roi ? Se demandent ceux qui ne veulent pas s’engager et qui prétextent attendre que les victimes directes et leurs familles prennent les devant de la lutte. Il en résulte l’inertie qu’on connait.  

 Ces débats stériles sur le leadership de la lutte contre l’impunité doit être  battu en  brèche.  Il  doit être déplacé sur celui de  la stratégie, des  méthodes et des tactiques à mettre en œuvre.  A cet égard, la nécessité pour les victimes de  monter en première ligne pour dénoncer les agents et les mécanismes de la répression devient plus pratique. En effet, il est futile d’attendre que tout le monde se lève en même temps ou que tout le monde soit uni  comme préalable à l’action. Une telle attente n’est  que de la fuite. Pour agir, un groupe réduit  de victime est suffisant. Plus suffisant encore est la planification des actions de sorte qu’elles puissent s’appuyer sur des organisations solides et engagées. La condition nécessaire de la montée au créneau des victimes directe  ne  portera de fruits  qu’avec l’encouragement  de quelques  réseaux de militants chevronnés et intègres.  La lutte pourra alors se déployer sur le terrain et sur le temps.

L’appel ici est fait pour que ces réseaux exercent une pression sur les victimes et leurs  familles. Non pas par des blâmes mais par le rappel constant que la lutte qu’ils mèneront n’est ni une lutte personnelle, ni une lutte familiale encore moins un exercice de bravoure ou une simple marque d’amour pour les leurs.  C’est  une lutte pour la liberté de chacun, car comme on le sait les  geôliers attendent chaque guinéen  au tournant.

Pour être pratique, prenons le cas de Billo Savané. Il faudra que tous ceux qui le connaissent, ceux qui l’on soutenu par des pétitions ou des coups de fils ou toute autre action restent  mobilisés bien après sa  libération.  Ils doivent lui  donner le rappel constant afin qu’il évite les conseils de ses parents proches. Ces derniers, à juste raison et avec la meilleure intention, lui veulent du bien. Ils vont tout faire pour le dissuader de parler, de rester en Guinée ou d’y retourner dans le futur. En outre, les conseils des diplomates qui se sont investis dans sa libération doivent être rejetés. Les diplomates  avec leur  pression feutrée ont pour seul  but  de maintenir des rapports de leur pays avec la Guinée en donnant au gouvernement des allures fréquentables. Les droits de l’homme ne sont pas une priorité pour eux.  Savané doit éviter ces pièges subtils et bien d’autres.  Ce n’est pas un combat psychologique facile. Mais pour que   ses jours en prison prennent une signification autre que l’indignation irritante d’avoir été jeté en prison par une clique de bandits pour avoir tenus des propos que tout le monde tient, Billo se doit  d’engager  quelques unes des  actions suivantes.  Que le Billo Savané que je connais ait déjà pensé à des actions similaires ne m’étonnerait pas.  L’interpellation qui lui est faite ici est destinée à toutes les victimes de la répression. Ceux d’hier et ceux d’il y a 50 ans ainsi qu’a leurs familles.  

En premier, il devrait  refuser de se rendre à la police.  Ou  il devrait le faire d’une façon qui mettrait les agents de la répression  sur la défensive.  Le fait qu’ils l’aient traité avec égard montre bien qu’ils sont perméables à la pression. Par exemple, il pourrait  aller à la police mais refuser de se soumettre au contrôle judiciaire arbitraire. Il pourrait se faire accompagner par des militants: de l’OGDH, des partis politiques, de la société civile, des parents des disparus récents ou du passé.  Il pourrait rédiger une motion pour indiquer qu’ils  en ont marre.  Trouver un slogan de ralliement etc.

En tant que citoyen Français et Guinéen, Mr. Savané devrait explorer toutes les possibilités de préparer une plainte contre Alpha Condé auprès des tribunaux en France ou au niveau de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui siège à Strasbourg. Ensuite en tant que citoyen guinéen, Mr. Savané devrait présenter la même plainte à la cour de la CEDEAO à Abuja.   Il devra se faire accompagner dans cet effort par des experts du droit ainsi que des réseaux de droits de l’homme en Guinée et à l’étranger. Je sais d’avance que le mouvement JUSTICE IN GUINEA de Pottal-Fii-Bhantal Foutah-Djallon  va prêter son concours.  Les actions et le processus devront être médiatisés régulièrement pour que l’opinion puisse apporter son concours jusqu'à l’aboutissement des dossiers.  Ce sera un long chemin. Mais l’effort est indispensable à l’instauration du droit en Guinée.

Enfin le concours de circonstances qui  a fait que l’arrestation de Savané a coïncidé avec l’ébruitement de l’affaire du kidnapping, du transfert et des tortures à mort de jeunes innocents interpelle tout le monde.  Sy-Savané pourrait  servir de début de  point de ralliement pour travailler avec les familles des jeunes victimes et leurs avocats pour constituer  un front commun. Il peut inscrire dans ses plans d’actions des interviews  en profondeur et une diffusion à grande échelle de leurs témoignages. Ceci n’étant qu’une première étape dans une instruction  judiciaire avec l’appui des organisations des droits de l’homme de l’intérieur et de l’extérieur.

Enfin, que faut-il faire des actions  et des « supports » du ministre chargé des droits de l’homme ? Avec bonne intention peut-être, il gesticule comme un pompier dans une équipe de pyromanes.  De fait il risque de devenir  un complice objectif du système.  Trainer les détenus qui ont la chance de sortir de l’enfer des prisons devant l’auguste arrogance  du président de la république est une vieille pratique en Guinée. Le geste qui semble innocent entérine la tricherie « du gentil président  et du mauvais entourage» qui est le fonds de commerce de tous les  dictateurs. La perception qui fait du président prisonnier  de « l’entourage » est un mythe fait pour tromper. L’entourage c’est des hommes choisis par le président et protégés par lui. Ce mythe  constitue une entrave de fait à la justice. Gassama Diaby devrait être suffisamment averti sur le fonctionnement d’une république.  Pour faire son boulot  il n’a pas besoin des salamalecs et des explications oiseuses d’Alpha Condé.  Le soutien psychologique aux victimes et à leurs familles  n’est pas suffisant.  Il se doit d’interpeller le ministre de la sécurité qui  a commandité le kidnapping et  demander la liste officielle des agents qui ont participé au crime ainsi que la chaine de commande qui les y a amenés.  Il est inacceptable après la découverte de ce complot contre des jeunes que les noms des militaires soient maintenus dans le secret. Ces agents doivent être entendus  officiellement sur demande du  ministre de la justice devant un tribunal. Le ministère de la justice en l’occurrence doit  se constituer partie civile avec les victimes, leurs familles et  l’OGDH pour  des poursuites judiciaires.  Faute d’une telle démarche rationnelle et légale le  ministre des droits de l’homme risque de laisser une image  que l’histoire sanctionne sévèrement ;  celle de  vouloir  plaire à tout le monde  et de vouloir réconcilier des partis irréconciliables.   Même exercé par les prêtres et les imams, ce jeu n’est plus de mise dans notre pays.   Gassama  risque de  s’essouffler et de rejoindre le rang des désabusés qui  « la bouclent pour profiter » ou  qui partent sans rien avoir réalisé faute d’avoir défini une stratégie d’action dans le cadre d’une organisation. En matière de justice, dans un pays comme la Guinée, à défaut d’une action ordonnée et inscrite dans la durée et qui s’appuie sur l’éducation et la mobilisation des victimes, le choc des crimes récents est bien vite remplacé par le choc de crimes plus effarants.  Et  dans un environnement gouvernemental où l’on a appris à balayer la merde par de la merde, il est impossible de vouloir rester  propre.    

Ourouro Bah

Voir l’article “ Alpha Condé- Le déficit moral d’un politicien” http://guineeactu.info/debats-discussions/points-de-vue/285-alpha-conde-a-washington-le-deficit-moral-dun-politicien-.html


 

1 commentaire(s) || Écrire un commentaire

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VOS COMMENTAIRES

Med21/10/2013 20:25:16
Merci Mr Bah pour cette prise de conscience à laquelle Vous Nous exhorter.
Face à la limite de beaucoup de stratégies jusqu'ici utilisées pour conjurer le sort du Guinéen face à la dictature,l'auteur nous recommande une Nouvelle voie.Une OFFENSIVE bien cordonnée des victimes que sont tous les Guinéens ( meme si c'est à des dégré différents )contre la machine repressive sur laquelle est assise la dictature.
En quelque sorte c'est pour dire qu'on a trop écrit pour dénoncer.Il faut faire AUTREMENT.
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