URL: http://www.guineepresse.info/index.php?aid=15411



Akwaba en Eburnéa

Par Alpha Sidoux Barry


Alpha_Sidoux_2.jpg
Sidoux Barry

2015-02-16 21:10:33

Bienvenue en Côte d’Ivoire. Le terme baoulé Akwaba vous accueille dès l’aéroport et vous souhaite la bienvenue. Mais les visiteurs internationaux ne savent pas que ce pays devait ou aurait dû s’appeler Eburnéa, principale revendication des tout premiers militants de l’Ivoirité, bien avant que ce concept ne soit érigé en credo officiel et en politique d’Etat par Henri Konan Bédié, le premier Président qui a succédé au fondateur de la nation ivoirienne, le président Félix Houphouët-Boigny, décédé le 7 décembre 1993.

J’arrive à l’aéroport international de Port-Bouët baptisé Félix Houphouët-Boigny ce 15 décembre 2014. De fait, on est déjà le 16, car il est 2 heures du matin, après une escale d’une demi-journée à Casablanca. Tel est le programme de Royal Air Maroc. A la différence d’Air Algérie qui ne permet pas à ses passagers de sortir de la zone de transit d’Alger, avec la RAM on peut librement visiter Casablanca, l’une des grandes métropoles marocaines. On peut même aller au marché central s’acheter un article de la fameuse maroquinerie (chaussures ou blouson de cuir) ou encore visiter la monumentale mosquée Hassan II au bord de l’Atlantique. C’est faire d’une pierre deux coups : découvrir le Maroc tout en étant en transit vers un autre pays.

Je reviens ainsi à Abidjan « vingt ans après ». Se pourrait être le titre d’un roman de Victor Hugo. J’avais revisité le pays en 1995, en mission de Jeune Afrique Economie dont j’étais le rédacteur en chef, après que je l’ai quitté la première fois en 1976, il y a 38 ans.

Le président Félix Houphouët-Boigny n’a pas voulu d’Eburnéa. Il a fait adopter par l’Assemblée générale des Nations Unies et par le Conseil de Sécurité de l’ONU une résolution pour fixer définitivement le nom Côte d’Ivoire. Ce nom a des relents de découverte  et de conquête coloniales. Celui d’Eburnéa aurait été plus seyant. Mais, après la résolution des Nations Unies, c’est celui de Côte d’Ivoire qui prévaut. Il est même interdit « officiellement » de dire, par exemple, Ivory Coast. Les dirigeants guinéens devraient s’inspirer de cette décision pour interdire l’appellation Guinée-Conakry. La Guinée ayant été indépendante avant la Guinée-Bissaü et avant la Guinée Equatoriale, elle est habilitée à s’appeler Guinée tout court. Pas besoin d’ajouter Conakry.

Le plus facile et le mieux indiqué lorsqu’on arrive dans un pays, est de faire la connaissance d’un taximan. Le premier que je rencontre est Ouattara. Il va me transporter de l’aéroport de Port-Bouët à Cocody les Deux-Plateaux, plus précisément à la Résidence Mohili. Notre brave machiniste me confie que c’est trop loin et que cette résidence est trop chère (27 000 F CFA la nuit, soit 41 Euros). Il propose de m’emmener à Marcory, plus proche de Port-Bouët, à la Résidence Véra où la chambre est à 20 000 F CFA (30 Euros). Allez, va pour Véra ! Bon client je paie tout de même les 20 000 F CFA initialement prévus pour la course jusqu’aux Deux-Plateaux.

Les anciens d’Abidjan

Me voilà 20 ans après. Pour avoir vécu 5 ans dans ce pays, je retrouve bien vite mes marques. J’habite donc non loin de l’hôtel Hamanieh à Marcory, très célèbre à Abidjan, qui me rappelle beaucoup de souvenirs.

La première des choses est de retrouver les anciens d’Abidjan, ceux qui ont traversé la guerre civile  postélectorale 2010-2011. Trois personnalités guinéennes, des professeurs à l’université, ont résisté à la crise, sains et saufs. Tous sont des mathématiciens de haut niveau. C’est pourquoi l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Saliou Touré, les avait gardés en 1994 après que la politique de l’Ivoirité lancée par Henri Konan Bédié ait chassé de l’Education nationale 200 professeurs étrangers des lycées et collèges, en majorité des Guinéens. Tous les étrangers devaient quitter aussi l’Enseignement supérieur. Mais le ministre Saliou Touré mit tout son poids dans la balance pour faire échec à ce projet maléfique.

Trois intellectuels guinéens de haut niveau purent ainsi échapper à cette politique xénophobe. C’est le doyen Boubacar Doumba Diallo, docteur d’Etat en mathématiques, un ancien de la Sorbonne. C’est aussi le professeur Hassimiou Diallo, qui a émerveillé les étudiants et les enseignants de la Faculté des sciences de l’Université d’Abidjan dans les années 1970 par ses capacités intellectuelles exceptionnelles. Malade, on l’a transporté du CHU de Cocody à la salle d’examens et il a été le major de sa promotion. C’est enfin le professeur Sow Thierno Oumar, l’un des tout premiers diplômés du CESD, le Centre européen de formation des statisticiens-économistes pour les pays en développement à Paris, équivalent de l’ENSAE (ce que l’on appelle en France les grandes écoles, telles que Polytechnique ou Centrale).

J’ai aimé particulièrement mes retrouvailles avec mon condisciple maître Mohamed Lamine Faye, originaire de Kindia, devenu l’un des plus grands ténors du barreau des avocats d’Abidjan. Ses prestations magistrales font aujourd’hui jurisprudence. Ses confrères n’hésitent pas à s’y référer pour élaborer leurs propres plaidoiries. Ce fut notamment le cas lors de sa célèbre défense de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo.

J’ai eu de belles rencontres, notamment avec Chérif Diallo, Administrateur de projets à l’ONUCI, son épouse Nima (fille de Sylla Mariador), Ba Poullel, expert en finance internationale, et mes neveux Bouba, Néné Mariama et son mari Mouttaleb.

J’ai fait la connaissance de l’artiste labéen Mick Paraya, qui est sur le point de devenir une star internationale. Il était invité à Abidjan pour les fêtes du Nouvel An 2015 par la jeunesse guinéenne en Côte d’Ivoire. Il joue du piano, de la guitare, il a une voix merveilleuse et il a hissé la musique peule à l’échelle des standards internationaux. Mick Paraya fera bientôt une tournée aux Etats-Unis et en Europe.

« Abidian est grand ho ! »

Abidjan est une métropole ultra-moderne qui ressemble de plus en plus aux villes américaines. C’est en réalité une succession de cités et de communes qui s’étagent du sud au nord. Elle part de l’aéroport de Port-Bouët au sud, puis elle s’étend à Vridi, à Biétry, à Koumassi, à Marcory, pour atteindre Treichville, en fait le centre historique. Ensuite, il faut enjamber la lagune Ebrié par le pont Houphouët-Boigny et le pont Charles de Gaulle, pour gagner le Plateau, le quartier des affaires, la City abidjanaise avec ses gratte-ciel.

Toujours vers le nord, il y a Adjamé. Et derrière la forêt du Banco, Abobo-Gare. A l’ouest, c’est Attécoubé, Locodjro et Yopougon, une ville dans la ville.

Allons maintenant vers l’est. Il y a Cocody, le quartier résidentiel avec le célèbre hôtel Ivoire. Puis les Deux-Plateaux. Lorsque je quittais Abidjan en 1976, la ville s’arrêtait là et comptait 1 million d’habitants. Depuis lors, il y a eu les Riviéras : I, II, III … jusqu’à la Riviéra VII vers Bingerville, l’ancienne capitale coloniale de la Côte d’Ivoire. C’est une suite de cités fortifiées entourées de hauts murs, gardées par des vigiles, composées souvent de villas magnifiques. La crise politique et la guerre civile 2010-2011 sont passées par là pour parer à l’obsession de la sécurité.

Abidjan, qui n’est plus que la capitale économique (la capitale politique est Yamoussoukro, la ville natale du président Félix Houphouët-Boigny), compte à l’heure actuelle 5 millions d’âmes. Ses différentes communes sont toutes agrémentées de ce bel arbre appelé Ghana (du nom de son pays d’origine), qui évoque le saule pleureur européen. Combien je suis surpris de voir toutes ces cités approvisionnées en électricité et en eau courante !

Aux grands carrefours se dressent des maquis, qui sont des restaurants-trottoirs et des buvettes, avec des barbecues au feu de bois, de véritables bûchers pour la viande de mouton, de cabri, de poulet fermier et de poisson fraîchement pêché. Directement du producteur au consommateur. Ces maquis sont le lieu de rendez-vous aussi bien des gens du peuple que des « En haut des en haut », c’est-à-dire les cadres de la fonction publique. C’est là que le « vivre ensemble » se manifeste.

La Côte d’Ivoire, qui compte à l’heure actuelle 20 millions d’habitants est composée, grosso modo, de quatre grands groupes ethniques. A l’ouest, le groupe Bété-Attié-Gouro-Guéré-Yacouba. A l’est et au centre, les Akan : Baoulé-Agni-Adjoukrou… Au nord, les deux grands groupes Dioulas et Sénoufos.

C’est l’opposition Nord-Sud (entre Sahéliens et Forestiers) qui a conduit à la guerre civile 2010-2011. Ce conflit est en voie de résolution. Mais à condition que les hommes politiques représentant les uns et les autres fassent preuve d’esprit de responsabilité et de compréhension mutuelle. En seront-ils capables ? Nul ne le sait.

Le marché des religions est aujourd’hui prospère en Côte d’Ivoire. Financées par des fonds américains, les églises évangéliques se multiplient de jour en jour. Les wahhabites saoudiens ne sont pas de reste. Les mosquées poussent dans tout le pays comme des champignons. En autorisant les implantations religieuses de toutes obédiences, les autorités politiques ne savent pas qu’elles jouent avec le feu. Pendant que le peuple s’adonne à la pratique religieuse, le pouvoir se croit tranquille. Ce n’est qu’un leurre. Car le marché des religions ne va pas manquer d’alimenter la guerre de religion et de faire le lit des fondamentalistes. On l’a vu au Mali. Et il faudra des décennies pour juguler le cycle infernal qu’on observe aujourd’hui au Moyen Orient.

Miss Awoulaba

La plupart des Abidjanaises ont les cheveux lisses. Elles ont parfois de longues nattes tressées. Certaines sont blondes ou même rousses. Ce sont de faux cheveux tissés et teints. Pas très joli tout ça. J’ai eu du mal à résister à la furieuse envie de donner un coup de pied au derrière de l’une d’entre elles pour marquer ma désapprobation. Ces malheureuses ne savent pas que les tissages sont passés de mode. On en est à l’heure actuelle au « Nappy », contraction de Negro and Happy (Noire et fière de l’être), qui marque le retour aux cheveux naturellement frisés. C’est le pendant de la vogue du « Black is beautiful » lancée dans les années 1960 par James Brown et du slogan des Black Panthers « I am black and proud » dont les leaders étaient Stokeley Carmikael (qui a épousé Myriam Makéba et est mort en Guinée) et Rap Brown.

Cela dit, les Abidjanaises ont pour devise « Pas la forme, mais les formes ». Quand elles marchent, ça bouge, ça roule, ça balance, surtout lorsqu’elles tournent le dos. On ne se lasse pas de contempler cette symphonie des formes.

Il se tient tous les ans le concours Miss Awoulaba, un défilé des plus belles dodues de la Côte d’Ivoire, pour élire celle qui a les formes les plus harmonieuses. Un spectacle magnifique qui attire des millions de téléspectateurs. Rien à voir avec le concours Miss France, ce défilé de maigrichonnes, longilignes, toutes plus pâles et plus moches les unes que les autres. La beauté est aussi une question de culture.

A Abidjan, tout le monde parle français, mais le français populaire, le français de Dago, du nom d’une célèbre bande dessinée des années 1970. « On dit quoi ? », ce n’est pas une interrogation, mais une salutation. « A lundi ! », c’est une promesse qui ne sera jamais tenue. « Femme, c’est pas l’homme », une réflexion ultra-machiste que je ne vais pas commenter car les féministes vont brandir leur rouleau de pâtisserie pour me frapper. Désormais, les termes anglais venus du Ghana anglophone voisin entrent dans la conversation. « Enjoy » par exemple a donné « Embraillez-vous ».

La fête au village

Madame Valentine Mel, la sœur aînée de Victorine, une collègue de travail de ma femme Néné Aïssatou au Lycée Adrienne Bolland de Poissy dans les Yvelines, m’invite dans son village natal Attinguié, en pays attié, à quelque 40 kilomètres d’Abidjan. Ancienne Directrice de l’Education nationale ivoirienne à la retraite, elle a été désignée marraine de la chorale de la paroisse d’Attinguié, un ensemble musical d’une vingtaine d’hommes et de femmes qui va fêter son inauguration et son baptême. La chorale va porter le nom du curé de Biétry (commune d’Abidjan, comme on l’a vu), le révérend père André Benoît Mobio, un évèque originaire d’Attinguié. C’est une fête colossale qui se prépare.

Le village compte quelques milliers d’habitants. C’est déjà pratiquement une ville, électrifiée et approvisionnée en eau courante. Mais les rues ne sont pas encore bitumées. Cela viendra bientôt. Les choses sérieuses commencent après la messe, qui aura duré de 9 heures du matin à 13 heures de l’après-midi. Il y a d’abord un immense déjeuner de près de 400 personnes, dans l’arrière-cour de l’église du village. Au menu : attiéké, une semoule de manioc accompagnée de sa salade de tomate-oignon et de poisson braisé, le plat le plus populaire, originaire du pays attié, et qui a acquis une notoriété internationale ; foutou banane ou igname, le plat noble par excellence ; foufou, du foutou à l’huile de palme ; abolo, une exquise pâte de manioc ; et tant d’autres bonnes choses.

Puis la chorale « André Benoît Mobio »  entre en scène. Elle célèbre le fils de la Vierge Marie, reconnu aussi comme prophète dans le Coran.

L’église chrétienne a pu s’implanter dans le Golfe de Guinée, et en Afrique centrale et australe, en autorisant chants et danses dans la maison de Dieu. Il n’est donc pas étonnant de voir le révérend père André Benoît Mobio, parrain de la cérémonie, entrer dans la farandole, au milieu des choristes. La gaité et la joie sont à leur comble.

Lorsque la chanteuse Amandine paraît, toute de rouge vêtue, l’émotion monte d’un cran. Il n’y a que les chanteuses noires qui soient capables de produire tant de décibels par leur seul organe naturel. Le timbre de sa voix est comparable à celui de la sublime Mahalia Jackson ou de l’impératrice de la chanson africaine (comme l’a baptisée Boubacar Kanté), Myriam Makéba. Des femmes entrent en transes. L’une d’elles s’évanouit. J’ai moi-même les larmes aux yeux.

Ayant lu intégralement l’Ancien Testament, appelé aussi le Pentateuque (les 5 livres de Moïse) ou Thora, ou encore la Bible des Juifs, je peux tenir la conversation, le soir venu, avec le curé d’Attinguié. Je ne lui dissimule pas que le Coran considère que la Bible a été trafiquée. De fait, elle a été élaborée durant près de 1 000 ans. D’où les nombreuses contradictions qu’on y trouve. Alors que le Coran, parole de Dieu, résiste aux examens scientifiques les plus minutieux.

Les travaux herculéens d’Alassane Ouattara

Pendant longtemps, Alassane Ouattara a été présenté par certains tenants du pouvoir ivoirien comme non ivoirien, en l’occurrence comme un Burkinabè. Mais, depuis son allocution prononcée le 13 Novembre 2001 au Forum de la réconciliation nationale à Abidjan, plus personne ne peut douter qu’il est ivoirien.

Il est vrai que cet homme ne suscite pas spontanément la sympathie. Mais force est de reconnaître qu’au terme de 4 ans à la tête de la Côte d’Ivoire, depuis 2010, dont 1 an d’une atroce guerre civile qui a fait 3 000 morts, son bilan est particulièrement impressionnant. Le vieux rêve d’un troisième pont à Abidjan sur la lagune Ebrié, devant relier Cocody et Marcory, est aujourd’hui une réalité. De part et d’autre du pont, des échangeurs comme on en voit dans les villes américaines ont été édifiés. L’ouvrage qui a coûté 130 milliards de F CFA (environ 1 300 milliards de francs guinéens) a été inauguré le 2 janvier 2015 et baptisé du nom de Henri Konan Bédié, le deuxième Président ivoirien, non pour rendre hommage à cet homme politique très controversé mais à tout le peuple baoulé, selon l’interprétation des observateurs étrangers. Les Ivoiriens en sont si fiers qu’ils en oublient les rancœurs de la guerre civile 2010-2011. Ils viennent en masse s’y faire photographier. Quant au Guinéen qui vient voir cette œuvre extraordinaire et magnifique, il ne peut que se tenir la tête et pleurer sur le triste sort de son pays livré à des prédateurs sans foi ni loi.

Toutes les voies terrestres de l’immense métropole abidjanaise ont été bitumées. Toute la capitale économique a été électrifiée et alimentée en eau courante. Ce sont en outre 800 localités urbaines et villageoises dans tout le pays qui ont également été approvisionnées en électricité et en eau potable. Qui peut dire mieux ? Tournez votre regard vers le pays voisin, à l’ouest, où le Président est incapable de faire de même dans une capitale cinq fois plus petite.

Il est vrai aussi que 8 milliards de dollars de la dette publique ont été effacés par la communauté internationale. Mais c’est le signe que la confiance est revenue. Aujourd’hui, l’Ivoirien, lui, peut dire en toute fierté : « My country is back ». Non pas ce slogan creux et ronflant que Condé Alpha brandit en Guinée. Ce dernier devrait venir à Abidjan pour recevoir des leçons de développement économique et social de la part de son homologue Alassane Ouattara et découvrir que ce n’est pas en divisant la nation qu’on peut la développer mais, bien au contraire, en l’unissant. Car le maître mot en Côte d’Ivoire est réconciliation nationale après la guerre civile.

Depuis 2010, le taux de croissance économique du pays atteint le niveau de celui qui est considéré comme devant conduire au développement : 10,6% en 2012, 8,7% en 2013 et 8,5% en 2014, selon le FMI. Le miracle ivoirien dont on a tant parlé dans les années 1960 est de retour.

Mais, on a coutume de dire que les consommateurs ne se nourrissent pas des performances macro-économiques. C’est vrai. Le gouvernement devra se pencher sur l’épineux problème du chômage des jeunes. Il faudra sortir de la pauvreté la moitié de la population qui vit avec moins de 2,25 dollars par jour, seuil de pauvreté selon les standards de la Banque mondiale. Il faudra remettre à niveau l’Education nationale. Et il faudra assurer la couverture médicale de la population rurale. Vaste programme.

Alassane Ouattara n’a pas tout réglé. « La réconciliation sera difficile », soupire Marie-Ange, serveuse (« Baoulé », précise-t-elle) dans un « maquis ». Cependant, la moitié au moins des 74 000 anciens combattants de la guerre civile 2010-2011 vont être reconvertis dans les sapeurs-pompiers, l’armée ou le gardiennage avant juillet 2015.  La corruption héritée des précédents régimes est toujours en vigueur, certes. Et le président Ouattara devrait être plus ferme pour assurer l’autorité de l’Etat et ne pas continuer à laisser dire que les Dioulos ont pris tous les postes de la fonction publique. Il ne faut jamais laisser faire le « rattrapage ethnique », danger mortel pour la République. Lorsque Condé Alpha aura disparu, il serait dangereux de remplacer l’Etat malinké qu’il a instauré par un Etat peul, par exemple. Du reste, les Peuls n’ont jamais été dans cet état d’esprit.

Félix Houphouët l’Africain

Je me permets d’appeler le président Houphouët-Boigny par son prénom pour marquer ma proximité avec lui, même s’il est mon aîné de 40 ans. J’ai eu l’insigne honneur de lui être présenté par l’ambassadeur Ouégnin, son chef du protocole, lors de sa visite officielle en 1983 à Londres en Grande-Bretagne. J’y étais comme représentant de l’hebdomadaire international indépendant Jeune Afrique. Le président Félix Houphouët-Boigny m’a pris en aparté, après une houleuse conférence de presse où il m’a remarqué, mais en présence bien sûr de l’ambassadeur Ouégnin et de l’ambassadeur Guy Nairay, son conseiller le plus proche. FHB m’a rappelé qu’il sait que j’ai été président de l’AEEGCI, l’Association des élèves et étudiants guinéens en Côte d’Ivoire, de 1973 à 1976 (donc réélu deux fois, puisque le mandat était d’un an renouvelable) et m’a expliqué pourquoi il accordait 120 bourses aux étudiants guinéens. Cela représentait 25 millions de F CFA par an, sur plusieurs décennies (une somme considérable). Je ne révèlerai le secret de cet entretien que dans mes mémoires qui paraîtront l’année prochaine, Inch Allah. En aparté, l’ambassadeur Guy Nairay, me faisant confiance, bien qu’étant jeune journaliste, me dit ceci, faisant allusion à tous ceux qui se battaient pour succéder au président Houphouët-Boigny : « Aucun de ceux qui s’agitent sur la scène ne sera désigné ». C’est exactement ce que fit le président Houphouët-Boigny en désignant Alassane Ouattara comme son premier ministre et Konan Bédié comme son successeur.

Pourquoi j’appelle le président Félix Houphouët-Boigny l’Africain ? Parce qu’il a toujours combattu la xénophobie, ce réflexe qui nous amène à nous protéger de l’étranger qui, soi-disant, est venu prendre notre pain et nous envahir car plus démuni que nous. Il a fait fusionner le Groupe de Monrovia (les modérés) et  le Groupe de Casablanca (les révolutionnaires) et a fondé l’OUA, l’Organisation de l’Unité Africaine, le 25 Mai 1963. C’est pourquoi le siège de l’OUA, devenue l’UA, l’Union Africaine, devrait porter son nom. Mais quand on sait la xénophobie des Ethiopiens, qui disent qu’ils ne sont pas négroïdes, on peut mesurer la distance qui nous reste à parcourir.

FHB m’a proposé de me ramener à Paris dans l’avion présidentiel, ce que j’étais obligé de refuser au nom de l’indépendance du journaliste professionnel. Le métier de journaliste a ses règles que malheureusement certains foulent au pied car ils ne savent pas ce qu’est le journalisme.

Un retour tumultueux

Mon voyage de retour vers Paris a été plus que rocambolesque. On part à 2 heures du matin de Port-Bouët, toujours avec la RAM. A Casablanca, il faut changer d’avion. Il est 9 heures locales. Au moment de monter dans le Boëing 707, j’aperçois par la fenêtre du cockpit un commandant de bord aux ongles peints en rouge et aux cheveux longs. C’est une femme. « Nous sommes mal barrés », me suis-je dit en mon for intérieur. Mon appréhension ne va pas manquer d’être justifiée. Lorsqu’on arrive aux abords d’Orly, l’appareil amorce la descente vers l’aéroport. Brusquement il se met à tanguer. On balance de droite à gauche. On monte, on descend. L’inquiétude s’empare des passagers. Ceux qui savent que c’est une femme qui est aux commandes de l’appareil sont encore plus inquiets que les autres. Les mains sont moites de sueur. Le cœur bat la chamade. Allons-nous nous crasher ? Je n’ose y croire, ce qui ne s’explique que par l’instinct de survie. Lorsque l’appareil rebondit lourdement sur le tarmac puis finit par s’immobiliser, c’est un grand ouf de soulagement que poussent les passagers. Beaucoup, chrétiens ou musulmans, avaient sorti leur chapelet et priaient très fort. Madame le commandant de bord a eu du mal à atterrir. Méfiez-vous des compagnies aériennes low cost. Les experts prédisent qu’en 2015, c’est-à-dire cette année, il y aura en moyenne un crash d’avion par semaine. Puisse le Très-Haut faire en sorte que cette funeste prédiction ne se réalise pas. « Les femmes n’ont pas encore la maîtrise de la conduite d’une voiture, voilà qu’on leur donne maintenant un avion », déplore avec commisération l’un de mes voisins. Combien il a raison !

Alpha Sidoux Barry

Président de Conseil & Communication International (C&CI)

 

6 commentaire(s) || Écrire un commentaire

Revenir en haut de la page


VOS COMMENTAIRES

Ceelenke17/02/2015 12:37:46
Quelle belle plume. Vous ecrivez bien
Paps17/02/2015 18:48:54
Belle narration prouvant une bonne connaissance d'Abidjan. "20 ans apres",c'etait Alexadre Dumas et non Victor Hugo. Donnez-nous plus de recits dans le genre, car ces exemples sont tres instructifs aussi bien pour le Guineen moyen que pour les dirigeants qui ne savent pas gouverner. Les critiques et les insultes creuses sont contre-productives.
Alpha Sidoux Barry17/02/2015 23:04:29
Paps,

Autant pour moi! Tu as raison: j'ai confondu Victor Hugo et Alexandre Dumas. C'est une étourderie.
Bravo pour ta vigilance. Gardons le contact. Et à bientôt!

Ceelenke,

Merci beaucoup pour ton compliment
Serge Akhani18/02/2015 13:31:57
Une belle plume! J'ai lu l'article avec avidité.
Tibou Barry18/02/2015 19:30:56
C'est toujours un enorme plaisir pour moi de lire les recits de voyage de Koto Sidoux. Sans quitter mon ecran, je m'evade, je capte les emotions, le bruit, les couleurs et meme les odeurs. Une plume de haut niveau avec une language simple et pondere. Bonjour a Nene Aissatou
Alpha Sidoux Barry18/02/2015 23:37:41
Serge Akhani,
Bonjour Serge. Merci beaucoup de tes encouragements. C'est très stimulant.

Mon frère Tibou Barry,
Je vais passer ton bonjour à Néné Aïssatou. A très bientôt.