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Guinée: retour à la case départ

Par Jean-Baptiste Placca


2015-10-17 13:21:48

La victoire du président guinéen sortant est quelque peu dépréciée par les  réserves des observateurs. Pire, elle ne résout rien, quant au climat  politique, plus tendu que jamais, dans le pays.

Anthony Lattier : Alpha Condé est vainqueur au premier tour, selon les résultats provisoires de l’élection présidentielle, en Guinée. Par avance, l’opposition avait catégoriquement rejeté ces résultats, qualifiant le scrutin de grande mascarade. Voilà une victoire bien embarrassante, pour le chef de l’Etat guinéen.

Jean-Baptiste Placca : Dans cette radicalisation des positions, les observateurs étrangers ont rendu un bien mauvais service à la Guinée. Ils ont déploré de graves manquements dans l’établissement des listes électorales, dans la cartographie des bureaux de vote et dans la distribution des cartes d’électeurs, tout en laissant croire que tout cela serait sans incidence sur les résultats. L’un d’eux a même rajouté à ces manquements « une communication insuffisante à différentes étapes du cycle électoral et le manque de transparence de la Commission, pouvant conduire à un déficit de confiance de la part de nombreux acteurs du processus. »

Lorsque les réalités sont ainsi posées par ceux qui sont censés être les arbitres, comment s’étonner d’entendre les opposants assimiler le scrutin à une vaste mascarade ? Et pour achever de semer le trouble dans les esprits, Madame Fatou Bensouda s’est invitée dans le débat pour, littéralement, menacer de poursuites ceux qui n’accepteraient pas les résultats. C’est bien la première fois que le procureur de la CPI se mêle aussi directement et aussi rapidement d’une élection en cours. Et c’est en Afrique ! Et certains continuent de s’étonner de la (mauvaise) réputation de la CPI sur le continent africain.

Que faire, dans ces conditions, pour que les vaincus acceptent leur défaite ?

La clé, en amont, c’est la transparence. Et dans le cas d’espèce, l’on peut estimer que si le sortant peut l’emporter avec une telle marge, et dès le premier tour, un grand effort de transparence n’aurait, tout au plus, fait que réduire la marge, sans remettre en cause la victoire. Mais encore fallait-il que ledit sortant ait suffisamment confiance en ses forces, en ses chances. Il se trouve que, à part les marabouts, les politiques ne disposent pratiquement d’aucun outil de mesure de l’état de l’opinion. C’est bien dommage, parce que si l’on pouvait évaluer l’état de l’opinion, l’envie de frauder serait moins grande, et les partisans de certains candidats n’éprouveraient peut-être pas le besoin de se prémunir d’une déconfiture, en abusant trop de ce que l’homme politique ivoirien Laurent Dona-Fologo, un jour de défaite, a qualifié de « technologie électorale », c’est-à-dire la fraude.

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Bénin : Kérékou, absout et grandi  

Par son peuple, qui lui pardonne tout, et par l’Histoire, qui relativise tout. Dans sa culture, le caméléon est un animal prudent, qui avance avec tact.  

Au Bénin, l’ancien président Mathieu Kérékou est décédé, et ses compatriotes lui rendent un hommage qui ferait presque oublier les dix-sept ans de dictature marxiste-léniniste. Il est vrai qu’il a su rendre la démocratie possible, et qu’il a été un président… sinon démocrate, du moins en phase avec la démocratie. Cela suffit-il pour réhabiliter une carrière politique ?  

Au moment où certains dinosaures s’accrochent désespérément au pouvoir, il n’est pas superflu de rappeler que Kérékou a su, au terme de son deuxième et dernier mandat, rendre son tablier, sans chercher à ruser avec les institutions. L’on est largement au-delà d’une simple réhabilitation, en ce qui le concerne. Une semaine de deuil national, des éloges plus dithyrambiques les uns que les autres, une telle vénération laisse penser, toute proportion gardée, que le Bénin a trouvé son Mandela. Et la nation béninoise le célèbre comme elle n’a jamais célébré aucun de ses dirigeants politiques.  

Tout se passe comme si le temps avait fait oublier le marxisme, imposé à son peuple en 1972, et qui a provoqué, à l’époque, des dégâts considérables…  

Il a provoqué des dégâts considérables, et a même détruit le système scolaire, au point de conduire de très nombreux lycéens à fuir le pays, dans ce qui était une forme d’exil intellectuel, à l’instar de celui auquel Sékou Touré avait contraint des millions de Guinéens, dès les années 1960.  

En 1990, la Conférence nationale souveraine a bel et bien poussé Mathieu Kérékou vers la sortie, avant qu’il ne soit battu, un an plus tard, par le Premier ministre que cette instance lui avait imposé. En 1996, l’opposition d’alors alla le chercher pour la représenter, face à Nicéphore Soglo. Les mêmes électeurs qui l’avaient congédié cinq ans plus tôt élisent Mathieu Kérékou en toute transparence. Au terme de son second et dernier mandat, en 2006, il rend son tablier et se fait discret, jusqu’à sa mort, ce 14 octobre 2015.  

Le professeur Albert Tévoédjrè, pour qualifier l’homme, a déclaré que Kérékou a su ne pas succomber au péché d’orgueil. Il a su ne pas succomber, aussi, au culte de l’argent et aux attributs clinquants du pouvoir.  

Il passait néanmoins pour un caméléon…  

Traduisant sans doute une maxime de sa culture, il a déclaré, à ses débuts au pouvoir : « La branche ne se cassera pas dans les bras du caméléon ». Certaines cultures ne voient dans le caméléon que sa propension à changer de couleur, en fonction de son environnement. Si vous observez un caméléon en train de se déplacer sur un arbuste, vous remarquerez l’extrême prudence avec laquelle il avance, posant ses pattes avec tact. Pour s’assurer que la branche peut supporter son poids, qu’elle ne se cassera pas. Le caméléon est prudent, a du tact, et c’est ce qu’il revendiquait. A chacun sa culture.

Source:

http://www.rfi.fr/emission/20151017-guinee-retour-case-depart


 

1 commentaire(s) || Écrire un commentaire

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VOS COMMENTAIRES

Dr diakité Bakary18/10/2015 11:35:26
Mreci Placca Jean- Baptiste pour cette brillante analyse.
Pour rappel voici ce que j'écrivais il y a 6 semaines:
Election n’est pas Démocratie… !!!
« Une élection, même reconnue par la communauté internationale, ne suffit pas. Le secret de l’harmonie sociale est dans le débat, le respect du droit et l’alternance.» Edgar Pisani
Sans débats contradictoires et sans consensus, il ne pas y avoir de démocratie.
Voici ce que j’avais écrit le 07 Octobre 2013 après les élections législatives frauduleuses de Septembre de la même année.
Aucune élection transparente et équitable ne peut se faire dans un système de parti-Etat qui reste corrompu, opaque et incompatible avec la démocratie. Le président Poutine gagnera toutes les élections qu’il organisera !
Dans un système politique comme celui de la Guinée où il n’y a pas de débats d’idée sur les questions de fond ni sur notre passé ni notre avenir ni même sur notre présent comment pouvons prétendre à une démocratie ? Il ne peut y avoir de démocratie, sans citoyenneté, sans un Etat de droit qui garantit la liberté et l’égalité des citoyens.
Bien malin celui aujourd’hui qui pourra dire aux Guinéens de façon sérieuse quel est le programme de telle ou de telle formation politique. A part les grandes déclarations généreuses sur l’unité nationale, la paix sociale, jamais appliquées en pratique.
Ce que je dis, je le dis à titre strictement personnel et n’engage que moi; Je parle en tant citoyen guinéen.
L’opposition guinéenne est aujourd’hui face à une question essentielle à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle dans notre pays.
Faut-il participer ou Non à cette mascarade électorale du 11 Octobre 2015 ? Voilà la Question, voilà le Dilemme.
Pour moi, il est clair que dans les conditions actuelles, si l’opposition prend part à l’élection présidentielle, elle sera battue, discréditée, disqualifiée. Et elle perdra tout après tant d’années de lutte, de perte en vies humaines Et pire elle n’aura aucun recours, comme après les élections législatives de septembre 2013.
Le R.P.G.-Arc-en-ciel continue exactement les mêmes méthodes que les deux partis-Etat qui l’ont précédé, qui ont cultivé à la perfection l’arbitraire et le conformisme. Ainsi le pouvoir en place fait pression sur les fonctionnaires, licenciant certains, cassant ou déplaçant d’autres, pour obtenir leur docilité et soumission sans état d’âme.
Cela fait au moins deux ans que la mouvance à travers, ministres, députés ou autres personnalités est en campagne électorale avant l’heure! Tous les espaces médiatiques sont désormais occupés par les mouvements de soutien pour la réélection du président.
Si l’opposition Républicaine prend part à cette élection présidentielle, elle ne fera que légitimer le second mandat du président Alpha Condé pour l’opinion nationale et internationale.
Tout le monde sait que le fichier électoral est bidon avec plus d’électeurs dans la Région de Kankan qu’à Conakry.
Je rappelle encore ici :
Les conclusions provisoires de la Mission d’observation de l’Union Européenne lors des élections législatives de Septembre 2003. Elles sont plus qu’édifiantes pour ce qui concerne la survivance des pratiques du régime actuel de parti-Etat en matière électorale.
. La désorganisation, le manque de transparence et de communication de la CENI.
.L’affichage des listes électorales sur la base d’un fichier ni épuré ni consolidé
.Toutes les demandes d’inscriptions et de révision n’ont pas été prises en compte.
. La phase de distribution des cartes d’électeurs a révélé l’existence, dans des proportions relatives, de doublons, d’électeurs omis et déplacés.
. La délivrance des cartes d’électeurs ne s’est pas déroulée dans un cadre normatif suffisant… Le jour du scrutin, cette distribution s’est poursuivie sporadiquement, contrairement aux dispositions du Code électoral.
. En dépit des recommandations formulées par la MOE UE en 2010 le code électoral souffre d’imprécisions importantes.
. Les derniers jours de la campagne ont été marqués par des violences dans la banlieue de Conakry, ayant entrainé la mort d’un gendarme et plusieurs blessés graves.
.Dans le cadre de sa campagne, le RPG-Arc-en-ciel a bénéficié de moyens importants dont le recours massif aux véhicules et locaux de l’administration.
.La MOE UE a révélé la présence de personnalités du gouvernement directement impliquées dans la promotion du parti.
Dans ces conditions, étant donné que :
« Les mêmes causes donnent toujours les mêmes effets et Tant la cause est là, l’effet est là. »
"La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent." Albert Einstein. A chacun de tirer sa conclusion !
Devant une telle situation on est en droit de se demander : Que peut faire l’opposition ?
Car c’est le système de parti-Etat qui continue. Le R.P.G.-Arc-en-ciel a déjà tout verrouillé comme au « bon vieux temps du P.D.G.-RDA ou du P.U.P. »
L’Opposition républicaine a un besoin vital d’unité, de cohérence car elle constitue historiquement et légitimement l’alternative démocratique au pouvoir en place. C’est maintenant qu’elle doit poser des actions en élaborant une stratégie commune, un projet politique commun, auxquels tout le monde doit s’en tenir. Voici ce qu’elle déclarait le 06/03/2015 dans la Déclaration de Paris :
« De renforcer l’unité et la cohésion de l’opposition qui va s’atteler dès maintenant à l’élaboration d’un programme commun de gouvernement.»
Elle doit mettre la Guinée au- dessus et par-dessus tous les intérêts et tous les calculs partisans. De cela dépend la survie de la Nation Guinéenne. Il nous faut ce sursaut pour une vraie rupture avec le Système de parti-Etat. Ce sera l’occasion unique de rompre avec les mensonges. Cesser l’ethno-stratégie. Réhabiliter la justice et le Droit.
Le véritable enjeu actuel pour l’opposition républicaine reste la disparition définitive du régime du parti-Etat que le RPG veut perpétuer. Pour ce faire elle devra s’armer de courage et de détermination pour continuer la lutte dans une dynamique unitaire.
Car « l’enjeu chez nous, dépasse désormais le destin d’un homme, d’une ethnie d’un régime et d’une formation politique et concerne en réalité un pays sinistré et des populations dans la détresse » (Pr Alfa I. Sow). Paix à son âme
Vive la Paix
Vive la Guinée.
Dr. B. DIakité