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An 50 de la Guinée : dire la vérité qui dérange

Le temps de la réflexion et de la remise en question


2008-10-04 20:04:45

Mesdames et Messieurs,

Bonsoir et Merci d’être venus nombreux à cette rencontre !

La première question par laquelle on accueille d’ordinaire la présentation d’un exposé est la suivante: Qui parle ? Dit encore autrement, au nom de qui parle-t-on ? Formulée encore, en des termes plus explicites, à  quel camp, pour ne pas dire à quel clan, appartient celui qui parle ?

Moi non plus, je ne saurais me dérober à cette question. Toutefois, ma réponse sera de  dire que, dans cette salle, à l’instant où je parle, je n’appartiens à aucun clan, à aucune tribu, à aucun parti.

Je parle en mon nom personnel et l’objet de mon propos est de dire ce que je pense à la lumière de ce que j’ai appris à travers l’histoire et la science politique.

Donc, plutôt que de tomber dans la tentation de célébrer des mythes, je me contenterai ici de poser un certain nombre de questions.

Je ne me propose pas d’apporter des solutions, mais de présenter les problèmes auxquels nous devrions tous accorder notre attention.

QUELLE EST LE SENS DE L’INDÉENDANCE ?

QU’EST CE QUE CELA VEUT DIRE QU’ÊTRE INDÉPENDANT ?

POURQUOI AVONS-NOUS LUTTÉ POUR L’INDÉPENDANCE ?

QUEL ÉTAIT LE BUT DES COMBATTANTS DE LA LIBERTÉ EN 1958 ?

Vous me direz tous que les réponses sont évidentes et toutes simples et j’en conviendrai avec vous.

Nous voulions être gouvernés par des représentants que nous avons choisis parmi nous. Nous voulions que nos conditions de vie soient améliorées. Nous voulions être maîtres de notre destin.

Où en sommes-nous aujourd’hui, 50 ans après le vote historique de 1958 ? Qu’avons-nous fait de notre indépendance ?

Le bilan n’est pas flatteur. Hélas ! Il ne faut pas se voiler la face. La Guinée va mal, et comme elle beaucoup d’autres pays africains vont mal.

Mais, car il y a un mais, si la situation s’est améliorée dans de nombreux autres pays, ou si elle s’y améliore de jour en jour ou tout au moins en donne l’impression, en Guinée, elle va de mal en pis.

Jetons un petit coup d’oeil sur les chiffres, pour être concret !

D’après les statistiques de la Banque mondiale et du Programme des nations Unies pour le Développement, voici le tableau que présente actuellement la Guinée :

160eme pays sur 177 d’après le classement en fonction de l’indice de développement humain du PNUD.
Le PNB/ habitant est de 381 Dollars US.

Le taux d’inflation officiel dépasse les 30%. En réalité, il pourrait même dépasser le double.

50% des Guinéens n’ont pas accès à l’eau potable dans le pays que l’on continue à présenter comme le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest. Le choléra, cette maladie de la pauvreté et de la promiscuité, est devenu endémique à Conakry et dans la plupart de centres urbains.
L’espérance de vie d’un enfant guinéen, à la naissance, est de 54 ans.

35% des enfants de moins de 5 ans souffrent de la malnutrition chronique.

Un enfant sur 6 (163 /1000) meurt avant l’âge de 5 ans.

Environ 1 femme sur 16 en âge de procréation court le risque de mourir pour cause de maternité.

Une étude réalisée à Conakry indique que 55 % des ménages n’y ont pas accès à trois repas par jour.

70% des Guinéens adultes sont considérés comme analphabètes

Les infrastructures routières sont quasi inexistantes dans la plupart des régions du pays. Les hôpitaux de Dakar sont bondés de patients venus de la Guinée, en raison de l’absence d’infrastructures adéquates et de médecins suffisamment qualifiés dans le pays.

Cela est la réalité. Je n’ai pas inventé tous ces chiffres. Ils sont le fruit de travaux de recherches effectués par des spécialistes reconnus pour leur expertise.

Mes chers amis, il n’y a pas que cela. Si cela était notre seul problème, nous pourrions être plus optimistes quant à notre avenir avec l’espoir qu’une meilleure gouvernance nous sortirait vite de l’ornière dans laquelle nous nous sommes enfoncés.

 Il y a autre chose.

L’Histoire de la Guinée au cours des 50 ans dernières années n’est pas glorieuse.  C’est le moins que l’on puisse dire. Jamais aucune élection libre n’a été organisée dans le pays depuis son indépendance. Le dernier votre libre et transparent tenu en Guinée fut probablement le referendum qui permit au pays de devenir indépendant en 1958.

Pire que cela, notre passif est lourd, très, très lourd.

Combien d’injustices ont été commises au nom d’une Révolution qui n’avait de tel que le nom ? Là encore, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon des statistiques, certainement sous-estimées, pas moins de 50 mille personnes auraient péri, broyées par l’idéologie totalitaire de la Révolution. Des familles entières ont été décimées. De nombreux citoyens ne savent toujours pas encore avec exactitude où se trouve le corps de leur parent, enfant, époux, frère ou soeur qui ont péri dans les geôles guinéennes.

Le traumatisme vécu par des centaines de milliers, voire des millions de Guinéennes et Guinéens est profond.

En outre, aux victimes de l’intérieur, il faut ajouter les victimes de l’extérieur. Ceux-là qui avaient choisi l’exil ou qui y ont été contraints. Dieu seul sait combien eux aussi ont souffert. Hélas, on n’en parle pas assez souvent. Heureusement que les pays voisins ont été très accueillants.

Donc, en ce jour, j’ai une pensée profonde pour toutes ces personnes, mortes ou vivantes. Et je suis heureux qu’en Guinée même, des citoyens se mobilisent et s’organisent aujourd’hui pour exiger  que la lumière soit faite sur le passé sombre de notre pays.

Je ne suis pas juge pour prononcer la condamnation de qui que ce soit, mais en tant que citoyen, je tiens également à ce que l’État fasse son travail pour que la vérité soit dite. Autrement, la page ne sera jamais définitivement tournée.

La Vérité et la Justice sont des préalables à la Réconciliation. Nous avons donc un choix à faire entre deux alternatives:

La premiere option consiste à faire comme si de rien était et continuer avec l’hypocrisie d’une réconciliation de façade qui nous conduira à l’impasse.

La deuxième consiste à prendre le taureau par les cornes, en nous disant qu’”il faut laver le linge sale en famille”, pour reprendre des expressions familières: Il faut distinguer les victimes de bourreaux avant de décider de la sentence à appliquer de façon exemplaire pour que cela serve de leçon.

Le pardon est également possible, mais on ne peut pardonner qu’à celui qui a exprimé des regrets.

Toutefois, la plupart des coupables et ou responsables ayant disparu, aujourd’hui, il appartient aux représentants de l’État de faire le mea culpa au nom de la République.

Une autre question que je voudrais aborder est celle de la transition vers un système politique démocratique.

Tout d’abord, il faudrait rappeler qu’il n’y a pas de démocratie sans démocrates. J’entends souvent certains de mes amis dire que le mal actuel de la Guinée se résume à la seule personne du chef de l’État et que le jour où il ne sera plus là, le changement sera automatique. Je suis désolé mes chers amis. Les racines du mal guinéen sont beaucoup plus profondes que cela et elles résident en chacun de  nous.

Le fond du problème, c’est que l’on en s’improvise pas démocrate au pouvoir. La démocratie a toujours été et sera toujours une conquête permanente de la société.

En occident, le combat pour la démocratie a pris des siècles avant de triompher des forces obscurantistes et antiprogressistes et à chaque fois que la volonté du peuple a été confisquée ou trahie, il y a eu des citoyens assez courageux et suffisamment déterminés pour se battre au nom de leurs convictions, pour défendre leurs droits humains fondamentaux, leur liberté et l’idéal de justice égale pour tous. Acceptons donc un instant de nous interroger sur notre attitude vis à vis de responsabilités de citoyens et posons-nous quelques questions dérangeantes certes mais  fondamentales  tout de même:

À quoi servent nos intellectuels et nos partis politiques ?

En ce qui concerne les premiers, à part quelques exceptions, la plupart ont vendu leur âme au diable et sont devenus des courtisans du pouvoir politique. Il ne faudrait pas confondre la fonction de conseiller du prince à l’attitude du courtisan.

L’écrivain de renom, qui fait notre fierté à tous, Tierno Monénembo, citait justement dans une interview accordée, il y a quelques années, au journal en ligne Africultures.com, les propos de Jean Paul Sartre selon lesquels l’intellectuel africain est (je le cite) “un mensonge vivant” (fin de citation).

Sentence cruelle, me direz-vous. Hélas, à bien y réfléchir, il y a une grande part de vérité dans ces propos. Nous avons beaucoup d’intellectuels de cour, que l’on devrait plutôt qualifier de pseudos intellectuels et très peu de libres penseurs au service des idées, des principes, bref au service de la société globale.

Ensuite à quoi servent les partis politiques en Guinée ?

Le comble du paradoxe, c’est justement que les partis qui prétendent lutter pour la démocratie ne fonctionnent sur aucune base démocratique. Ils sont plutôt comme des entreprises privées qui appartiennent à des particuliers qui entretiennent une clientèle politique avec  très souvent des relations de dépendance qui ne font que renforcer la conception néo patrimoniale du pouvoir.

Pourquoi  est ce que l’opposition guinéenne n’a-t-elle jamais réussi à s’unir durablement autour d’un plan d’action commun pour promouvoir le changement dans la façon de faire de la politique dans le pays ?

Pensez-vous que quelqu’un qui gère son parti politique comme on gère une boutique pourra, une fois arrivé au pouvoir, s’ériger en démocrate dans la gestion de l’État ?

Enfin, et par conséquent,  faut-il désespérer de nos partis politiques et de nos leaders actuels ?

Aujourd’hui la tentation est réelle, surtout depuis que “la société civile” ce concept fourre-tout, aux contours mal définis, est devenue la panacée. Pour combler le vide laissé par les partis politiques, les ONG et les syndicats sont présentés comme une alternative.

Mais sont-ils plus démocratiques ? S’ils ne le sont pas davantage que les partis politiques, comment peuvent-ils prétendre remplacer ces derniers et l’État dysfonctionnels et disqualifiés aux yeux des populations ?

Voilà autant de questions que je voulais soumettre à votre réflexion.

Pour terminer, je voudrais dire que, en ce jour le temps devrait être consacré davantage à la réflexion qu’aux célébrations et à la réjouissance.

J’invite donc mes amis et compatriotes à un dialogue citoyen, courtois et civilisé pour identifier ensemble les raisons de notre retard et les solutions à envisager pour y faire face.

Je vous remercie de votre  aimable attention. 

Abdourahmane Ben-Ousmane DIALLO

PhD Candidate in International Relations

Political Science Department

Universite de Montreal.

benousmane@gmail.com


 

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