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2016-08-17 18:38:35
Garder des liens avec la France est important pour tous les pays francophones d’Afrique. Mais les Africains sont ils responsables et conséquents en prenant l’indépendance tout en attendant ou se mettant dans la situation que ce soit l’ancien colonisateur qui leur donne l’autorisation d’agir pour le faire (Lire un exemple concret) ?
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Le franc CFA (2/3): entre domination et «servitude volontaire»| Par Fanny Pigeaud
Soixante-dix ans après sa création, le franc CFA est toujours en vigueur dans les ex-colonies africaines de la France. Cette monnaie est pourtant très critiquée par des économistes africains. Mais beaucoup de dirigeants des États concernés ne font rien pour retrouver une souveraineté monétaire.
Le discours officiel des autorités françaises à propos du franc CFA (FCFA), monnaie utilisée par 14 pays africains, est toujours le même : c’est une « monnaie africaine ». « Le franc CFA appartient aux Africains, l’avenir de cette monnaie […] appartient aux Africains », a ainsi dit Michel Sapin, ministre français des finances, le 11 avril 2016, lors d’une visite au Sénégal. Mais ce n’est pas l’exacte vérité : c’est la France qui tient toujours les rênes du FCFA. Son emprise se lit à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le traité sur lequel est construit le dispositif de la zone franc : il ne s’agit pas, comme le voudrait la logique, d’un accord passé entre les banques centrales africaines, la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) et la BEAC (Banque des États d’Afrique centrale), et la Banque centrale européenne, par exemple, mais d’un accord passé entre ces banques centrales africaines et… le ministère français des finances.
Dans la pratique, la BEAC et la BCEAO n’ont quasiment pas de pouvoirs en termes de politique monétaire : les grandes décisions se prennent à Paris. La France est en outre présente dans chacune de leurs instances. Deux des 14 administrateurs de la BEAC sont français (les autres sont des représentants de chaque État membre à raison de deux par pays). Au sein du conseil d’administration, toute décision concernant la modification des statuts de la banque centrale doit être prise à l’unanimité, ce qui signifie que la France a un droit de veto. Le schéma est le même pour le comité de politique monétaire de la Banque. Un des trois membres du collège des censeurs, qui contrôle l'exécution du budget de la Banque, est aussi désigné par la France. La présence française au sein des organes de la BCEAO est identique. Pour l’ex-ministre ivoirien des finances Mamadou Koulibaly, la BEAC et la BCEAO « n’ont d’africain que le nom. En réalité, elles n’ont aucun pouvoir et ne sont rien de plus que de gigantesques institutions bureaucratiques qui ne décident pas des politiques monétaires. Elles sont là pour faire croire aux pays de la zone franc qu’ils sont maîtres de leur destinée. Les pays de la zone franc continuent de perpétuer un système mis en place par l’ancien bourreau colonial ». La France, elle, justifie sa présence au cœur de ces institutions par les risques financiers qu’elle prend en garantissant la valeur du FCFA mais qui ne se vérifient pas dans les faits, comme on l’a vu dans le premier épisode de notre série.
La tutelle française se retrouve jusqu’au Fonds monétaire international (FMI) : la partie du rapport annuel du FMI consacrée à la zone franc est conçue par l’administrateur représentant la France au sein du conseil d’administration du Fonds, et non par les représentants de l’Afrique, explique un ancien cadre de l’institution financière. Au passage, on peut d’ailleurs relever que le FMI n’a jamais émis de critique sur la rigidité du système zone franc, pourtant peu compatible avec sa vision néolibérale. Pour l’économiste sénégalais Sanou Mbaye, cela n’est pas étonnant : « De M. Pierre-Paul Schweitzer à Mme Christine Lagarde, en passant par MM. Jacques de Larosière, Michel Camdessus et Dominique Strauss-Kahn, la France a toujours pris soin de faire nommer comme directeur général du FMI des hauts fonctionnaires qui s’étaient préalablement distingués en gardiens du temple de la politique monétaire des anciennes colonies françaises d’Afrique. N’est-ce pas M. Camdessus qui a présidé à la dévaluation massive de 50 % du franc CFA imposée par Paris en 1994 ? »
Autre donnée révélatrice : c’est en France que sont fabriqués les billets et les pièces de FCFA dans deux usines, à Pessac et Chamalières. Paris a donc la totale maîtrise de la planche à billets des pays de la zone franc et a de ce fait la possibilité de couper le robinet. Impossible, cependant, de changer en France des FCFA contre des euros ou toute autre monnaie : dans les banques ou les bureaux de change, le FCFA est… inconnu – ce qui prouve bien que c’est une sous-monnaie, disent les critiques. Le rendez-vous qui réunit deux fois par an les ministres de la zone franc avec le ministre français des finances est un autre indicateur de la domination française. « Ces rencontres sont pour la France un lieu de contrôle du discours des pays africains avant les assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale qui ont lieu toujours juste après », analyse l’économiste et ex-ministre de la prospective Kako Nubukpo. « Elles sont aussi pour les Français un moyen de signifier aux autres grandes puissances : “Voyez, nous contrôlons toujours cet espace zone franc”. »
Le contrôle de ses ex-colonies : c’est évidemment là que réside l’intérêt premier de la zone franc pour la France. Le dispositif FCFA lui permet non seulement de continuer à sécuriser ses approvisionnements en matières premières, de permettre à ses entreprises opérant dans la zone de bénéficier d’un certain nombre d’avantages, mais aussi de rester, grâce à ce reste d’empire colonial, un État qui compte au sein de la communauté internationale. Les institutions de la zone franc lui donnent en plus des leviers importants pour imposer ses choix économiques et politiques aux pays concernés. On l’a vu avec le cas de la Côte-d’Ivoire, de loin le premier contributeur au PIB de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa), lors de la crise postélectorale entre le socialiste Laurent Gbagbo, président sortant, et le libéral Alassane Ouattara, en 2010-2011 : Paris a utilisé la BCEAO, dont Ouattara a été gouverneur (1988-1990), pour tenter de faire tomber le gouvernement Gbagbo, reconnu président par les institutions ivoiriennes alors que Ouattara l’était par la « communauté internationale » et la France de Nicolas Sarkozy, son ami.
La BCEAO a empêché l’État ivoirien d’accéder à son compte logé chez elle, a fait fermer ses agences en Côte-d’Ivoire et a essayé de bloquer l’administration bancaire ivoirienne, avant de menacer de représailles les banques qui continuaient à collaborer avec le gouvernement Gbagbo. En riposte, ce dernier s’apprêtait à faire sortir la Côte-d’Ivoire de la zone franc, quand la France et l’ONU ont décidé de mettre fin à son existence par la force : à l’issue d’une opération militaire, Gbagbo a été arrêté le 11 avril 2011. Après l’installation de Ouattara au pouvoir, les grands groupes industriels français se sont vu attribuer de nombreux marchés (Lire).