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Guinée : portés disparus


2008-10-24 11:16:50 

« Comme le bourreau et sa victime, il est certain qu’un poisson et un mammifère semblent peu destinés à une histoire commune, rien ne semblant les réunir ». C’est le remake de la célèbre fable du « mariage de la carpe et du lapin » qui n’a pas eu lieu le 2 octobre dernier, lors de la désastreuse célébration du cinquantenaire de l’accès de notre pays à l’indépendance.
En effet, nous avons assisté à deux temps forts, deux événements, deux symboles très significatifs.

D’un coté à Conakry, Andrée Touré, veuve de Ahmed Sékou Touré, et Henriette Conté, épouse du chef d’Etat actuel et « empêché » sont arrivées dans le même véhicule et se sont installées côte à côte dans la tribune officielle pour assister aux festivités du cinquantenaire.
De l’autre coté à Nongo, dans la banlieue de la capitale, l'Association guinéenne des victimes du camp Boiro (AGVCB) organisait un recueillement dans un des nombreux sites et charniers de « portés disparus » ; il y en aurait officiellement 6, même si d’anciens gouverneurs reconnaissent que des détenus ont été exécutés et enterrés dans des fosses communes non loin des frontières guinéennes avec des pays voisins.

Après le refus des pouvoirs publics d'accepter que leurs membres défilent lors des festivités officielles qui « ont été un échec total sur tous les plans » selon le président de l'AGVCB Dr Fodé Maréga, ce dernier a « déploré que des hommages n’aient pas été rendus à tous les fils du pays qui ont conduit le pays à l’indépendance aux côtés du premier président, feu Ahmed Sékou Touré et aux nombreuses victimes du camp Boiro » ; par ailleurs il a indiqué « que la fracture sociale s’est aggravée et que l’unique occasion de réconcilier les enfants du pays a foiré et  que l'organisation, les thématiques et le déroulement des festivités ont été dévoyés sous les yeux des 7 chefs d'Etat qui étaient présents à Conakry pour la circonstance ».
Cet échec aurait été l’une des raisons du limogeage de Ousmane Doré, ministre de l’économie et des finances, de Mohamed Damba Camara, ministre de la sécurité et de Malick  Sankhon, gouverneur de la ville de Conakry.

Cette connivence affichée entre les deux « first lady » n’est pas le symbole de la réconciliation nationale tant attendue par nos compatriotes. Pour bon nombre d’entre-eux c’était de la provocation, la tentative de célébration, de « réhabilitation » du « héros » de l’indépendance et non du dictateur sanguinaire qu’il fut.

« On ne peut pas faire de jugement séquentiel sur le parcours, l’action, le bilan d’un personnage public ou politique ». C’est tout un ensemble qu’il faut prendre en considération.
« C’est à la fin du bal, après leur prestation, que l’on paie les musiciens ! », paraît-il.
Si je résidais à Conakry, pour des raisons d’éthique, de morale, de respect de la douleur de familles meurtries, éplorées, je ne me serais rendu à coup sûr  qu’à la cérémonie de recueillement de Nongo pour défendre la mémoire de martyrs portés disparus, sans sépulture.
Pour ce qui est de la mémoire, des Guinéens et moi-même avions créé le « Club Guinée Mémoire » en France dès l’attribution du nom « Sékoutouréya » au palais présidentiel. Nous avions aussitôt organisé une conférence-débat à Pantin à laquelle avaient même participé des thuriféraires, des admirateurs de l’ancien président de la République. Un membre de l’AGVCB nous avait fait également un appel téléphonique de soutien en direct de Conakry pendant cette réunion dont le but était, d’une part, la protestation de l’attribution unilatérale, sans concertation (c’est le fait du prince !) de ce nom à un édifice public aussi important, et surtout d’autre part, la demande d’un débat national serein, impartial sur notre passé pour connaître la vérité et pour la réconciliation nationale.
Si j’ai acceptée la présidence de cette structure à vocation mémorielle, c'est après avoir rencontré des personnes, qui, au fur et à mesure de nos discussions et de l’évolution socio-politique de notre pays, ramenaient sur l'avant-scène, à l'époque, leurs souffrances intérieures et dissimulées par pudeur, leur impuissance et leur scepticisme face à la persistance de la mauvaise gouvernance, d’autres tares congénitales héritées de la première République et de l’impunité en Guinée.

L’AGVCB pose des préalables à l'apaisement qui conduiraient au pardon collectif pour que « ce pays puisse enfin se mettre debout et travailler pour son développement ». Je souscris pleinement à leurs nombreuses requêtes :

  • L’identification et la restitution des charniers aux familles.
  • La restitution des biens spoliés des disparus.
  • La réhabilitation totale des martyrs.
  • La reconstruction à l’identique du sinistre camp Boiro et sa transformation en musée du souvenir.
  • L’érection d’un monument à la mémoire des victimes et des stèles sur leurs tombes.
  • La mise en place d’une « Commission Vérité, Réhabilitation et Réconciliation » qui fera le bilan des 50 ans d'indépendance de la Guinée.

Lors d’une cérémonie de recueillement et de prières organisée par l'AGVCB au camp Boiro le samedi 18 octobre 2008, Amadou Oury Bah, ministre de la réconciliation nationale, de la solidarité et des relations avec les institutions républicaines a déclaré au nom du gouvernement guinéen : « Nous nous inclinons devant la mémoire de ces disparus et l’Etat guinéen assume ses responsabilités. En conséquence, aujourd’hui, notre présence ici veut dire que ce même Etat entend entrouvrir une nouvelle page pour que la Guinée puisse se réconcilier avec elle-même. Cela passe nécessairement par le rétablissement de la vérité historique ».

Cette déclaration, longuement applaudie par les parents des victimes des années de plomb, sera-t-elle suivie d’effet ? Ne serait-ce qu’une fuite en avant, une manœuvre dilatoire ? Est-ce bien suffisant pour réconcilier les Guinéens, cicatriser les plaies, exorciser des souffrances, des frustrations enfouies chez des millions de compatriotes depuis longtemps ?

« Les actes sont les seuls juges des intentions et des professions de foi ». Et, comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois. « Wait and see ! », comme diraient les Anglais.
 La thérapie adéquate, judicieuse que j’appelles de mes vœux est une introspection collective quelle que soit la formule choisie et/ou des poursuites judiciaires en vue de réparer tout préjudice matériel, moral ou autre si certains concitoyens ont des preuves irréfutables de la commission de crimes, d’exactions à l’encontre des leurs. Ce n’est pas un appel à la rancœur, ni à la vengeance mais tout simplement pour la quête de la vérité et apaiser les cœurs.
Notre pays est-il différent des autres où des exactions, des atteintes graves et constantes aux droits de l’Homme ont été commises ? Je ne le crois guère car la Guinée n’est pas sur un autre planète malgré la singularité, la particularité de ses réalités sociologiques et de son histoire.

L’Espagne va peut-être regarder à nouveau son passé en face grâce à l’iconoclaste magistrat Balthasar Garzon. Il a ouvert une instruction le 17 octobre 2008 après avoir accepté d'étudier les plaintes déposées par les familles des disparus du franquisme pendant la guerre civile (17 juillet 1936-mars 1939) ; ces victimes seraient au nombre de 114 266 et 19 fosses communes auraient été identifiées dont celle où est enterré le poète Fédérico Garcia Lorca fusillé par les franquistes. Dans l’acte introductif qu’il a dressé, le juge Garzon estime que « la répression franquiste ne peut en aucun cas être prescrite ; les crimes contre l’humanité ne peuvent être prescrites, échapper à toute limite temporelle ».

La loi sur la mémoire historique votée en 2007 par le Parlement espagnol a déchiré, clivé le pays. Le parquet espagnol cherche à bloquer la procédure en vertu de la loi d’amnistie de 1977. Mais la justice espagnole vit sur un paradoxe : par un arrêt du 5 octobre 2005, le Tribunal constitutionnel a adopté « le principe de compétence universelle » qui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes. Et cela marche car sont en cours une dizaine d’instructions pour des crimes commis en Amérique latine, en Afrique et au Tibet. Il y a là une cohérence juridique à élucider en Espagne.

Au Chili, le général Augusto Pinochet (1915-2006), depuis son arrestation le 16 octobre 1998 dans une clinique à Londres à la suite d'une plainte internationale pour « génocide, terrorisme et tortures », fut inquiété, ébranlé judiciairement mais mourut sans avoir été jugé pour les plus de 3 000 morts et disparus, plus de 27 000 torturés, des dizaines de milliers d’arrestation de dissidents ; principalement dans les cinq premières années du régime selon le Rapport RETTIG, officiellement appelé « Rapport de la Commission nationale Vérité et réconciliation »  (Comisión Nacional de Verdad y Reconciliación - CNVR).

En Argentine, un juge fédéral a déclaré inconstitutionnelle une amnistie présidentielle concernant Jorge Rafaël Videla. Il dirigea ce pays après le coup d'état militaire du 24 mars 1976 qui destitua Isabel Péron avant de céder la présidence au général Roberto Eduardo Viola Prevedini (1924-1994) ; il s’illustra pendant la pire période de la « sale guerre » entre 1976 et 1983 où l’on s’acharna sur les dissidents, provoqua la « disparition » de plus 13 000 personnes. Videla fut jugé et déclaré coupable en 1985, avec huit autres leaders de la junte, d’enlèvements, de tortures et de meurtres, mais fut amnistié en 1990 par le président Carlos Menem. La Cour suprême annula les très controversées lois d’amnistie des années 1980, dans le souci d’assurer la transition vers la justice et la démocratie. Les arrestations et procès d’anciens officiers de police, soupçonnés de violation des droits de l’homme pendant la « sale guerre », continuent.

L’Afrique du Sud établit en 1995 la « Commission vérité et réconciliation » pour faire face aux crimes commis pendant l'apartheid.

Il faut bien saluer la fin de l’impunité pour les chefs d’Etat africains notamment avec la mise en application du sacro-saint principe de « compétence universelle ». Mais à quand les procès posthumes pour des présidents-dictateurs défunts comme en Espagne, au nom de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité avec le cas du « caudillo » (guide) Francisco Franco y Bahamonde (1892-1975) ?

Hissein Habré vit en exil au Sénégal où un certain nombre de survivants des tortures commises sous son régime de (1982-1990), ainsi que des membres de familles de personnes tuées suite à ces tortures, ont déposé plainte auprès d’un procureur sénégalais contre l’ex-président tchadien pour crimes contre l’humanité et crimes de torture. Pour favoriser et accélérer ce procès qui traîne depuis plus de 8 ans, le Sénégal a du réviser sa constitution (articles 9, 62, 92 et 95) le 23 juillet 2008 par le Sénat et l’Assemblée nationale réunis en congrès et permettre paradoxalement la rétroactivité des lois pénales pour des raisons sonnantes et trébuchantes notamment.

 Après avoir été incarcéré à La Haye (Pays-Bas) en juin 2006, Charles Taylor a été le premier chef d’Etat africain jugé par un tribunal pénal international (Tribunal spécial pour la Sierra Leone) pour crimes contre l’humanité et 11 chefs d’accusation pour une période allant de novembre 1996 à début 2001. Le TSSL a été créé le 16 janvier 2002 (cf. résolution 1315) et diffère des autres tribunaux créés par le Conseil de sécurité. Il n'est pas un tribunal pénal international ad hoc comme ceux créés pour l'ex-Yougoslavie (TPIY institué  le 25 mai 1993 par la résolution 827) et pour le Rwanda (TPIR mis en place le 8 novembre 1994 par les résolutions 955, 978 et 1165) dont les sièges sont respectivement à La Haye et à Arusha (Tanzanie). Alors que le TSSL siège de manière permanente dans le pays où les crimes ont été commis : il fait partie du système judiciaire local, même s'il reçoit un important soutien international et que les huit juges sont des juges internationaux. Il s'agit d'une juridiction hybride qui associe droit international et droit national sierra-léonais.

Mais en Belgique, on a constaté et déploré un infléchissement de la compétence universelle, un  recul pour la lutte contre l'impunité.
« Avec son ancienne loi de compétence universelle, la Belgique contribuait à détruire le mur d'impunité derrière lequel les tyrans du monde entier s'abritent pour couvrir leurs crimes. Il est vraiment regrettable que la Belgique oublie, aujourd'hui, les victimes pour lesquelles son système judiciaire représentait un espoir de justice », ont déploré en chœur les ONG  Amnesty International Belgium, la Ligue belge des droits de l'Homme, Liga Voor Mensenrechten, la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), Human Rights Watch et Avocats sans frontières.

Sous la pression de l'administration Bush, qui mène une véritable campagne contre les mécanismes de justice internationale, la Belgique a dû faire marche arrière.
La loi de compétence universelle dans sa version initiale, votée à l'unanimité en 1993 et qui avait fait de ce pays un modèle dans le combat pour la justice internationale, est donc définitivement enterrée. Elle se fondait sur l'idée que « le seul lien de rattachement justifiant de juger et punir les auteurs de crimes barbares est notre humanité partagée ».
A l'avenir, les tribunaux belges seront compétents seulement « si l'accusé est belge ou a sa résidence principale en Belgique, si la victime est belge ou réside en Belgique depuis au moins trois ans  au moment des faits (ce qui est pour le moins paradoxal), ou si la Belgique a l'obligation de poursuivre en application de ses obligations internationales ».
 L’attitude de ces deux pays va à l'encontre d'une tendance mondiale qui s’est concrétisée, d’une part, par la mise en place des tribunaux internationaux (voir plus haut) et notamment la création de la Cour Pénale Internationale (CPI) (cf. Statut de Rome du 17 juillet 1998 ; entrée en vigueur le 1er juillet 2002 et siège à La Haye) pour connaître des « crimes les plus graves ayant une portée internationale ».
D’autre part, l'adoption par plus d'une centaine d'Etats d'une forme de compétence universelle leur permettant de poursuivre les violations graves du droit humanitaire.

On peut aisément qualifier juridiquement d’atteinte au droit humanitaire de multiples  exactions commises en Guinée depuis l’indépendance à nos jours ; l’histoire de notre pays étant durablement marquée par l’arbitraire, les arrestations arbitraires, les disparitions, les tortures, les jugements extrajudiciaires, la violence politique. Certaines mauvaises habitudes y sont fortement tenaces, y ont la vie dure, comme la moule qui s’accroche à un rocher. On a pu le constater amèrement lors des mouvements sociaux en juin 2006 et janvier-février 2007 ; les familles des victimes (des centaines de morts et des milliers de blessés) attendent toujours un hypothétique jugement et la réparation adéquate des préjudices subis. Compte-tenu de l’inertie actuelle, de la défaillance de la justice guinéenne, vu qu’à ce jour aucune dotation financière n’ait été allouée à la commission d’enquête prévue pour élucider les massacres de manifestants pacifiques tombés sous les balles de forces de sécurité qui ont fait usage d'une force excessive, disproportionnée.

Depuis le 18 juillet 2008, 108 pays, dont la Guinée, sont Etats-Parties au Statut de Rome ; c’est à ce titre que des ONG guinéennes ont saisi la CPI. L’affaire suit son cours.
Par ailleurs, quel que soit le jugement que l’on peut porter sur les méfaits des caciques de la première République, ils doivent être comptabilisés parmi les « portés disparus » après leur exécution sommaire à la suite de l’avènement du Comité militaire pour le redressement national (CMRN); de même que les auteurs du  « présumé » coup d’Etat de juillet 1985 imputé à Diarra Traoré, l’ancien premier ministre.

La présomption d'innocence étant le principe selon lequel « toute personne qui se voit reprocher une infraction est réputée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été légalement et définitivement établie dans un procès public et équitable ». C’est une exigence morale pour la vérité historique, pour une véritable réconciliation nationale et pour une société définitivement apaisée et tournée dorénavant vers son développement qui n’est pas encore au rendez-vous après cinquante ans d’indépendance.
Pour ce faire, et  pour sa grandeur, notre pays doit renouer avec l’Etat de droit et le respect des droit de l’Homme qui ont été et demeurent allégrement bafoués, piétinés par ses gouvernants successifs.
 « Le temps efface, paraît-il, les plaies ; mais il n’y a que celui qui les porte qui sait si elles sont guéries, cicatrisées ». A quand la fin de l’impunité en Guinée ?
« Toujours la tyrannie a d’heureuses prémices ! » clamait le poète et dramaturge français Jean Racine (1639-1699) dans « Britannicus ». Peut-on considérer comme heureuses prémices, d’une part, la restitution huit ans après des corps de trois des six victimes de la bavure de Cosa en présence du premier ministre Ahmed Tidiane Souaré alors que leurs proches réclament les coupables et l’indemnisation et, d’autre part, la déclaration du ministre Amadou Oury Bah qui reconnaît la responsabilité de l’Etat guinéen et promets la quête de vérité pour d’autres exactions ?
L’avenir nous le dira et l’on jugera sur pièce car des plaies restent encore béantes dans de nombreuses familles et le devoir de mémoire n’est pas à son terme.
Pour éviter que « la Guinée ne soit le cimetière des valeurs  », comme le craignait mon grand-frère et philosophe Almamy Soumah.

Dieu préserve la Guinée !

Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH

Président du Club Guinée Mémoire
Juriste et anthropologue guinéen
nabbie_soumah@yahoo.fr

Paris, le 23 octobre 2008


 

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