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2009-02-04 16:47:05
J’avais indiqué dans la première partie de mon article du 12 janvier 2008 le rôle des élites guinéennes dans cette période historique marquée par la prise du pouvoir par le Conseil National pour la démocratie et le développement (CNDD).
J’avais montré les conséquences de l’indifférence, voire la démission des élites dans le passé et établit un rapport de causalité avec les événements de mars 2006 à février 2007.
Je voudrais, avant d’énoncer mes propositions qui sont l’objet de cette partie, élucider mon approche du terme « élite.» C’est la lecture de certaines réactions à l’article précédent qui rend nécessaire cette mise au point.
Pour moi, l’élite regroupe toutes les personnes qui, par l’âge ou l’expérience peuvent jouer un rôle social, culturel, historique, économique ou politique dans la cité. Ce rôle pouvant avoir une incidence sur le devenir de la collectivité locale ou nationale.
C’est tout simplement le groupe social qui est sociologiquement appelé « les aînés » dans la hiérarchie ou la pyramide des âges africains que j’appelle élite. Par conséquent, ce mot n’est pas à prendre dans le sens idéologique car, dans mon entendement, il ne recouvre aucune marque de supériorité ou d’infériorité. Il n’établit aucun rapport de subordination entre des personnes qu’on classerait parmi l’élite et d’autres qui ne le seraient pas.
Je fais appel à cette élite- là et l’invite à travers ces propositions qui constituent une modeste contribution au combat actuel pour l’évènement d’une ère démocratique en Guinée à :
Renforcer l’idée de conscience nationale
La conscience nationale guinéenne, c’est- à- dire, le sentiment d’appartenir à une entité sociale et géographique, a souvent été émiettée lors des grands événements qui ont marqué notre histoire. Je ne reviendrais pas sur les différentes épreuves qui ont nécessité une unité nationale. Je dis tout simplement que toutes les dictatures naissent des divisions et des peurs qu’elles instaurent à un moment clé de l’histoire. Elles se pérennisent au pouvoir parce qu’elles parviennent à mystifier les peuples durant cette même période charnière.
Chez nous, du premier complot dit « Complot Petit Touré » en 1959 à la grève des enseignants en 1961 ; du « Complot des Officiers » en 1969 à l’agression du 22 novembre de 1970 ; du « Complot Peul » de 1977 à la grève des femmes de la même année ; du « Coup Diarra » en 1985 aux événements de janvier et février 2007, c’est la peur, l’indifférence et la division des élites qui ont prévalu et conduit en partie au excès que nous avons connus.
Pour parer à de tels faits, les élites guinéennes doivent se battre et faire un front commun pour des revendications légitimes pour l’instauration d’une démocratie juste et durable. Pour ce faire, elles doivent cultiver, restaurer et entretenir l’amour patriotique. Elles doivent instaurer, sinon réhabiliter, la conscience nationale en transcendant les particularismes subjectifs. C’est la seule voie qui puisse conduire à l’idéal démocratique ambitionné par notre peuple. D’où l’impérieuse nécessité de :
Bannir les pratiques d’antan
Les habitudes du passé dans ce quelles recouvrent de néfastes sont encore en cours dans notre pays. Si elles continuent et persistent (et c’est le cas) tant elles sont enracinées dans les mœurs, d’autres dérives identiques à celles que j’ai évoquées plus haut ne sont pas à exclure. Le risque est là car, à observer de près, on se rend compte que l’élite guinéenne est encore sclérosée par des opportunismes, des individualismes, des égoïsmes ethniques, voire claniques et des penchants perfides à tout rejeter sur l’autre dans la méconnaissance éhontée de ses propres fautes.
Pour ne pas que le passé perdure et nous rattrape, il est plus qu’urgent que l’ère qui s’ouvre ne soit pas corrompue par les habitués de tous les systèmes. Ces accrocs au pouvoir, plus prévenants que le serpent bois qui enserre sa proie avant de la dévorer rôdent dangereusement autour du CNDD. Ils risquent, si on ne prend garde, de corrompre la junte et fausser la voie du changement. Aucune bonne volonté n’est à l’abri de leur capacité d’infiltration et leur habilité à semer la division.
Il n’est pas exclu que les prémisses de retour en arrière et de renoncement qui commencent à se faire sentir soient de leur fait. Pour éviter toute dérive, j’appelle l’élite civile et militaire à :
Prendre en compte la situation du peuple dans le nouveau contexte historique
Le peuple guinéen s’est très souvent enfermé dans un mutisme qui n’est comparable qu’à la perplexité dans laquelle il est plongé actuellement. Espérant le changement, il attend tout du CNDD tout en se posant des questions sur l’avenir. Il a besoin d’assurance en pensant, comme dirait l’autre, tout le monde avait, inconsciemment ou non, souhaité la mort de Lansana Conté. Il est mort. Et maintenant ? Va- t- on le regretter ? Ce qu’on voit- on à la place répondra- t- il à ses attentes.
Ce peuple se dit, ce pouvoir militaire qui a succédé au défunt et qui commence à oublier le mot « changement » ; la promesse d’organiser des élections libres et transparentes avant le retour dans les casernes voudra- t- il s’éterniser ? Qui apporte la réponse et le rassure ? Presque personne ! On est suspendu au bon vouloir du CNDD, à ses humeurs, ses débuts de cafouillage pour ne pas dire aux règlements de compte.
Pour changer la situation et pousser les hommes en tenue à rejoindre pacifiquement les camps, il faut une unité d’action et une volonté plus affichée de tourner la page des pouvoirs militaires. Il faut aussi les rassurer de la suite, c’est- à- dire de l’après pouvoir. Soutenir les bonnes orientations de la transition tout en restant vigilant aux engagements du 23 décembre 2008. Nous devons tous
Redéfinir notre rôle d’élite dans la construction du présent et du futur de la Guinée
C’est délibérément que je me limiterai au rôle de l’historien en privilégiant une démarche de questionnements.
Je laisserai à chaque lecteur le soin de proposer sa réponse. C’est une tâche qui n’est pas facile parce que vouloir relater l’histoire des systèmes politiques guinéens expose aux accusations injustes d’ethnocentrisme. Les raisons majoritairement d’ordre subjectif se justifient par le simple fait que chaque ethnie s’identifie aux responsables politiques qui ont dirigé le pays. Cela remet en cause l’appartenance nationale et, du coup, compromet la tâche de l’historien.
Dans ces conditions, comment peut- on interroger les événements et les faits historiques pour éclairer les générations futures ? Comment réparer les tords et éviter les erreurs du passé ? Comment construire une nation et un système démocratique si le bourreau est réhabilité et la victime méconnue? Enfin, comment arrêter la spirale d’échecs qui ont jalonné la marche de notre peuple vers son bien- être ? Dire l’histoire ou interroger les acteurs des crimes et leurs proches comme certains sites internet s’amusent à le faire ?
L’élite guinéenne doit prendre des positions rigoureuses et claires face aux nouveaux défis de la démocratie. Elle doit oser davantage, se montrer ferme et agir collectivement pour redresser le pays. Elle doit s’engager à écrire l’histoire contemporaine de la Guinée. Mais, elle ne le fera qu’à la seule condition d’être unie, clairvoyante et engagée. Elle doit s’inspirer des autres élites africaines et étrangères qui ont transcendé les frontières dressées par les politiques antérieures. C’est par l’engagement et l’audace qu’elle pourra construire une nation unie et solidaire. Enfin, l’élite doit intégrer la raison selon laquelle faire de la politique requiert du courage el le sens du sacrifice.
Les élites guinéennes doivent se souvenir que ce que le pouvoir ne concède pas et les hommes politiques n’obtiennent pas par le dialogue, les peuples l’arrachent par la force. Elles doivent faire en sorte que cette dernière alternative soit évitée.
Parmi ces élites, les leaders politiques ont encore un rôle plus déterminant à jouer parce que leurs actions ont un impact direct sur le devenir de la nation. Justement, la troisième partie qui inclut le rôle et le devoir des guinéens vivant à l’extérieur y sera consacrée.
Lamarana Petty Diallo lamaranapetty@yahoo.fr