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MON AMI JULIENPar Tierno Monénembo2010-01-10 18:47:10 J’apprends à l’instant- même et avec une douleur absolument insoutenable, la disparition de Julien Condé. Julien était le compatriote idéal dans cette Guinée de la violence et de la haine, de la petitesse d’esprit et de la compromission que nous connaissons aujourd’hui : un patriote désintéressé, un combattant de la première heure, qui a sacrifié son talent et sa vie pour l’avènement d’une Guinée aisée, démocratique et fraternelle. Julien n’était pas une vedette. Sa nature sérieuse et discrète, sa lucidité et la profondeur de son caractère ne le portaient guère vers les jeux de scène, les postures médiatiques et les discours tapageurs. Son engagement, il le vivait par la sérénité imperturbable de son patriotisme, la fidélité à ses idées, la constance de sa disponibilité et une claire conscience de son devoir de Guinéen. Il était finalement peu connu du grand public et pourtant nul Guinéen ne mérite aussi que lui d’être connu. Personnage riche et complexe, il faisait penser à ces sédiments aurifères de son Bouré natal et que le chercheur est obligé de découvrir couche après couche pour en mesurer toute la teneur. Au premier abord, un petit bout d’homme à l’allure banale si l’on s’en tient à ses habits simples et à son regard étourdi d’éternel étudiant. Des gestes gauches et un léger bégaiement venaient souligner cette apparence et le rendre imperceptible devant les regards superficiels et les esprits légers. Mais pour qui savait aller à l’essentiel, le vrai Julien Condé apparaissait très vite : de la rigueur, du caractère, une grande vivacité d’esprit ! De grandes qualités humaines, surtout une vie très bien remplie ! Cet homme a prouvé ses talents aux quatre coins de la terre et traversé de long en large le relief périlleux de notre jeune histoire tourmentée. Julien ne fit pas seulement un de nos plus brillants technocrates, ce fut aussi un témoin précieux et hélas inutilisé (encore un !) de notre triste époque. Né dans la région de Siguiri, sorti de l’Ecole Nationale des Statistiques de Paris et de l’Ecole des Etudes Démographiques de Bombay (Inde) , Julien Condé fut le premier directeur des Statistiques de la République de Guinée en 1958. Mais très vite, notre brillant ingénieur entra en conflit avec les autorités de l’époque à la suite d’une anecdote digne de 1984, le fameux roman de Orwell. Ecoutez plutôt… Après avoir mis en place son service et formé ses collaborateurs, Julien entreprit au début des années 60, un recensement rationnel et intégral de la population du pays. 3.500 000, selon ses calculs ! 4.500 000 selon Sékou Touré ! Touché dans sa dignité de scientifique, il termina son rapport par cette phrase laconique que n’aurait pas reniée Alphonse Allais ou Bernard Shaw : « Selon les Statistiques, la Guinée abrite 3, 5 millions d’habitants mais selon Sékou Touré, c’est 4, 5millions ! ». Cette nuit- là même, Fodéba Keïta alors redoutable ministre de la Sécurité (qui par chance, ressortait du même village que lui) tapa à sa porte : « Tu as intérêt à t’enfuir, toi, j’ai ordre de t’arrêter demain matin ! ». Commença alors pour lui, un exil qui ne prit fin qu’hier vendredi à la morgue de Champigny. Recruté dès son arrivée en France par l’OCDE, il réussit à gravir tous les échelons de cet organisme qui passe pour la plus riche et la plus prestigieuse des organisations internationales. Très vite, il atteignit le grade d’administrateur principal et fut nommé directeur du service de l’Immigration. New- York, Montréal, Boston, Sydney, Mexico, Bombay…les universités les plus prestigieuses du monde feront appel à lui pour profiter de son expertise en matière de flux migratoires. Julien était sans doute l’unique cadre africain que même les Japonais consultaient. Aussi quand le dictateur mourut en 1984, il présenta aussitôt sa démission d’administrateur de l’OCDE et prit le premier avion pour Conakry avec deux petites idées derrière la tête : se mettre à la disposition de l’Etat et parallèlement, investir ses confortables économies dans des projets créateurs de devises et d’emplois. L’administration lui ayant évidemment fermé ses portes (on est diaspouri ou on ne l’est pas !), il décida de se consacrer à l’exportation de fruits et légumes et à la construction d’une usine de traitement de granit à Dalaba. Après quelques tonnes d’ananas d’accumulés, il loua deux avions pour les embarquer. Le régime mesquin de Lansana Conté leur interdit l’atterrissage. Détérioration de la marchandise ! Faillite ! Procès avec les super- marchés hollandais et allemands qu’il avait promis de fournir ! … Revenu en France, les poches vides et le moral à zéro, notre prestigieux expert fut obligé pour survivre, de proposer d’épisodiques consultations au service qu’il dirigeait auparavant… C’est au début des années 80 que j’ai fait la connaissance de ce personnage hors du commun grâce à une amie commune qui se trouvait être sa collaboratrice. Il s’en suivit une amitié solide que seule la mort a pu rompre et cela, malgré quelques éclipses dues à mes nombreuses transhumances. Ces liens empreints de compréhension mutuelle et de sincère fraternité s’étaient beaucoup raffermis ces derniers puisque Julien avait déménagé ici en Normandie et dans une ville assez proche de la mienne. Ce qui fait que l’on se voyait presque tous les week- ends. Ou je lui rendais visite (pour le voir mais aussi pour profiter de son excellent riz- au- bourakhé aussi succulent que celui de nos bonnes mamans de Conakry) soit il venait me voir et l’on écumait les fameuses plages du débarquement en nous empiffrant d’huîtres et de moules et en passant en revue toutes les ruelles, toutes les gares et tous les marchés de Conakry, de Kindia, de Mamou et de Kankan. En Novembre dernier, je l’avais appelé pour lui dire que je me rendais en Afrique. Il m’avait répondu d’une voix très faible, il était en observation à l’hôpital de Saint- Lô. Une routine ! , avais-je pensé. Il lui arrivait fréquemment de se retrouver chez les toubibs pour ses dialyses. Mais avant cela, j’ai eu la bêtise d’ouvrir le Net et je suis tombé sur la maudite nouvelle. Tierno Monénembo
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