2010-02-26 15:01:32
Conférence-débat organisée par l’ONG Femmes et développement solidaire
(FEDESOL) à la Bourse du travail de Paris / Samedi 20 Février 2010
THEME : Paix, stabilité et développement : dimension politique en rapport avec les femmes Africaines (Atouts et handicaps)
CONTRIBUTION DE NABBIE SOUMAH : POUR LA CONSECRATION DES FEMMES DANS LA VIE PUBLIQUE : LE CAS GUINEEN
INTRODUCTION
« La femme est l’avenir de l’Homme ; elle est la couleur de son âme ! » clamait hier Louis Aragon (1897-1982) un poète, romancier, journaliste et essayiste français.
La femme est sacrée dans notre société ; elle donne la vie et, d’après le Coran, c’est aux pieds de sa mère que se trouverait le Paradis pour l’enfant méritant !
« Qui viole une femme souille toute l’humanité ! » : le capitaine Moussa Dadis Camara est entrain de mesurer à ses dépends, actuellement en convalescence à Ouagadougou, la gravité de cette axiome et du carnage du 28 septembre 2009 qui trace une ligne rouge dans l’absolu de notre conscience et de celle de toute la communauté internationale qui est venue à la rescousse de notre pays ; notamment avec le rapport accablant et nominatif onusien de Mohamed Bedjaoui de décembre 2009 qui est un tournant contre le culte de l’impunité et de l’injustice.
L’influente secrétaire d’Etat Mme Hillary Clinton, émue par ces viols collectifs, a joué un rôle déterminant pour la sensibilisation de cette communauté internationale.
Le rôle et la place qu’occupe la femme guinéenne au sein de notre société sont essentiels et ont considérablement évolué ; ils se déclinent en ce quadriptyque : épouse, mère, travail et action publique bien qu’elle soit partagée, écartelée entre la tradition et les pesanteurs sociales, d’une part, et la modernité, l’ouverture sur le monde, d’autre part.
Léopold Sédar Senghor (1906-2001), philosophe, académicien et homme politique sénégalais nous enseigna ceci : « toute civilisation, toute culture qui se veut féconde et forte, doit être fortement enracinée dans ses propres valeurs et traditions mais ouverte sur les autres, sinon elle se sclérose ! ».
Effectivement, en plus des rôles traditionnels liés aux travaux domestiques et à l'éducation des enfants, les femmes occupent une place centrale en intervenant dans diverses activités économiques ; par exemple en qualité de fumeuses, mareyeuses et armatrices dans la pêche artisanale, le traitement et la commercialisation du poisson.
Si le rôle de la femme est considérable dans l'activité économique, la part qu'elle prend aux activités de gestion et de décision demeure cependant très restreinte, voire inexistante quand il est question de sciences et de technologie. Ceci relève, pour une bonne part, d’un système éducatif en faillite depuis l’époque du « coco, lala » du système collectiviste du PDG jusqu’à l’ère du CNDD et de la junte !
La femme guinéenne est sous-représentée dans la vie publique, notamment dans les partis politiques, les structures gouvernementales, dans la haute administration.
Malgré ces handicaps précités, malgré un vulnérable et dégradant statut, on assiste depuis un certain moment, à l’émergence des femmes dans le débat et l’action publics, et politiques en particulier ; ceci est très salutaire pour leur promotion sociale et pour que la démocratie devienne enfin une réalité vivante dans notre pays.
Par ailleurs, une nécessaire et urgente réforme de nos institutions s’impose pour accorder à la femme guinéenne la place de choix qu’elle mérite.
I°) LES FEMMES AUX AVANTS-POSTES DU COMBAT POLITIQUE
Il serait judicieux de jeter un regard rétrospectif sur le passé politique de la Guinée, car le passé permet de mieux appréhender le présent.
Deux seuls Etats ont réellement acquis leur indépendance en Afrique francophone : la Guinée par la voie des urnes grâce au référendum du 28 septembre 1958 et l’Algérie par les armes et les accords d’Evian de 1962. Avec leur grande capacité de mobilisation, les femmes ont toujours joué un rôle déterminant pour l’avènement de notre indépendance et le combat politique dans notre pays ; elles étaient en première ligne :
- Avant l’indépendance : lors de la mise en place de l’assemblée territoriale au lendemain de la seconde guerre mondiale et pour l’application de la loi-cadre Gaston Defferre du 23 juin1956 relative à l’autonomie des territoires d’Outre-mer ; deux événements qui furent l’objet d’âpres empoignades et de violence politiques.
- La lutte pour l’indépendance a offert au monde féminin une occasion inespérée de réaliser ses vœux d’émancipation contre une situation injuste d’infériorité et de sujétion, de contribuer à la naissance de la conscience politique et à la construction de la nation. Elles participèrent aux meetings, soutinrent les grèves notamment l’héroïque grève de 73 jours, furent bastonnées et humiliées dans la puanteur des geôles.
- La révolte du 27 août 1977 contre la police économique, corrompue, violente et « racketteuse » du PDG.
- Les mouvements sociaux sous fond de crise économique et politique en février, mars et juin 2006, en janvier et février 2007.
- Les douloureux événements du 28 septembre 2009 au cours desquels de nombreuses femmes furent violées et tuées.
- Voulant fortement s’impliquer et faire entendre leur voix actuellement dans le processus électoral et la transition, elles étaient une centaine de femmes issues des partis politiques à prendre part à l’atelier stratégique organisé par le National démocratic institute (NDI) en collaboration avec l’USAID le 8 février dernier au siège du NDI, dans la commune de Kaloum à Conakry.
Elles ont eu des héroïnes, des martyrs de M’Balia Camara hier à Hadja Rabiatou Sera Diallo qui est aujourd’hui l’icône de la lutte pour le changement démocratique et promue récemment Présidente de l’organe « délibérant » dénomée le Conseil national de la transition (CNT).
II°) UN STATUT VULNERABLE ET DEGRADANT (HANDICAPS)
On constate un contexte défavorable à l’épanouissement des femmes alors que, paradoxalement, elles constituent un soutien économique essentiel, parfois même principal, de la famille ; elles conservent un statut dégradant, notamment du fait des pesanteurs sociales, de l’analphabétisme, de l’échec scolaire et de l’analphabétisme, des difficultés économiques, de la cherté de la vie ; elles doivent faire face à de nombreux handicaps à des niveaux différents :
- L’Ecole a pour rôle de créer des citoyens éclairés mais on y déplore un faible taux de scolarisation des femmes, notamment dans les milieux ruraux où vivent la majorité des Guinéens ; seulement 8 % du budget de l’Etat lui était consacrée en 2008 d’après Dr Ousmane Doré, ministre des finances et de l’économie du gouvernement de consensus de Lansana Kouyaté.
- L’excision qui est une atteinte inadmissible à la dignité et à l’intégrité physique de la femme.
- Les mariages forcés, les grossesses précoces, les violences conjugales, la pédophilie.
- La prostitution et son corollaire qu’est la pandémie du sida : le besoin ébranle la vertu et il demeure impossible de cultiver, d’enseigner la vertu dans un environnement marqué par la pauvreté, la misère.
- « L’ instrumentalisation » politique des associations de femmes (Sérés), notamment dans les Mamayas du CNDD pour vendre la candidature de DADIS dans la perspective de l’élection présidentielle.
- Soins sanitaires chers et inaccessibles avec des hôpitaux et des centres de soins primaires sous-équipés et vétustes où trop de femmes meurent en couche.
- L’exclusion de la plupart des instances de prise de décisions et la sous-représentation des femmes dans la vie publique alors qu’elles veulent fortement s’impliquer actuellement dans le processus électoral et la transition : on note et déplore que seules 5 femmes figurent dans le gouvernement de transition de Jean Marie Doré qui compte 34 membres.
III°) LES OUTILS DE PROMOTION ET DE PROTECTION (ATOUTS)
Les femmes disposent de nombreux atouts pour s’élever dans la hiérarchie sociale et également des instruments, des mécanismes pour assurer leur protection judiciaire et physique :
- L’école demeure le substratum, le fondement, le lieu d’épanouissement par excellence de la femme.
- Le travail est un instrument de promotion sociale.
- Le centre de planning familial, malgré le fait qu’il soit sous-équipé et décrié à cause des pesanteurs sociales.
- La législation internationale contre les viols et crimes contre l’humanité ratifiée par la Guinée : les 4 Conventions de Genève de 1949 ; la convention de New-York du 10 octobre 1984 contre la torture et autres peines ou traitements inhumains ou dégradants ; le traité de Rome du 17 juillet 1998 portant création de la Cour Pénale Internationale (CPI).
- La jurisprudence internationale au-secours des femmes contre les viols notamment avec les TPI créés par le Conseil de sécurité des Nations-Unies : pour l’ex-Yougoslavie (cf. les milices serbes au Kosovo), le Rwanda et la Sierra-Leone, l’affaire Jean-Pierre Bemba en Centrafrique.
Tous ces atouts et arsenaux protecteurs des femmes devraient être complétés par une nécessaire et urgente réforme de nos institutions pour promouvoir les candidatures « indépendantes », libres et des femmes : mettre fin au monopole des partis politiques pour présenter les candidats aux élections présidentielle (art. 26 de la Loi fondamentale du 23 décembre 1990 et révisée le 11 novembre 2001) et législatives (art. 48).
Il faudrait impliquer davantage les femmes dans le processus de transition qui est un tournant décisif pour l’avenir de la Guinée. Faire voter des lois pour instaurer, par exemple, la parité au sein des partis politiques et dans les centres de décisions de la vie publique. Ces lois contribueraient, à coup sûr, à la promotion sociale de la femme guinéenne, lui permettraient un accès plus juste en politique et peut-être un jour à la magistrature suprême comme au Liberia, un pays voisin où Ellen Johnson Sirleaf est devenue la première femme Présidente de la République en Afrique en novembre 2005.
IV°) LE TOURNANT DU 28 SEPTEMBRE 2009 ET L’IMPACT DU RAPPORT BEDJOUI
En Guinée, il y a un avant-28 septembre 2009 et un après-28 septembre 2009, à cause surtout des exactions subies par les femmes. Plus rien ne sera comme avant concenant le culte de l’impunité et de l’injustice.
L’ONG Human Rights Watch avait qualifié ces faits de crime contre l’humanité : « des viols individuels et collectifs, des agressions sexuelles avec les mains et des objets tels que des bâtons, des matraques, des chaussures, des crosses de fusil et des baïonnettes. Après l’épisode de violence qui s’est déroulé dans le stade, de nombreuses femmes ont été retenues dans des résidences privées et ont subi des viols collectifs pendant des jours ».
Cette qualification avait été retenue dans le rapport accablant et nominatif de la Commission d'enquête internationale onusienne de décembre 2009 diligentée par le Secrétaire général des Nations-Unies Ban ki-Moon à Conakry le 25 novembre 2009 et conduite par l’algérien Mohamed Bedjaoui assisté par la Burundaise Ngendahayo Kayiramirwa et la mauricienne Pramila Patten.
Tout ceci en vue de faire la lumière sur ces douloureux événements au cours desquels plus de 157 personnes auraient perdu la vie, plus de 1 200 blessés, des dizaines de femmes violées et de nombreux disparus.
La CPI avait emboîté le pas à la délégation onusienne de M. Bedjaoui, Luis Moreno-Ocampo, le Procureur général de la CPI, ayant envoyé à Conakry ce mois de février la Procureur-adjointe aux poursuites la gambienne Fatou Bensouda ; cette dernière vient de qualifier à son tour, le 19 février dernier lors d’un point de presse, de crime contre l’humanité les massacres du 28 septembre.
On note un rôle déterminant des juristes féminins au sein de la CPI et de l’ONU.
Auparavant, le 22 décembre 2009, deux mesures restrictives avaient été prises par le Conseil européen à l’encontre de la Guinée : le Règlement n° 1284/2009 et la Décision 2009/1003.
CONCLUSION
« De grands malheurs ont parfois des conséquences heureuses » : en effet, nous sommes passés d’un triste 28 septembre 2009 à un 15 janvier 2010 enchanté avec l’accord de Ouagadougou et son début d’application avec la nomination d’un PM et son gouvernement, d’une part, et la nomination de la direction du CNT avec une femme à sa tête, d’autre part.
Malheureusement, après ces exactions, des familles demeurent éplorées en attendant que justice leur soit rendues. Ces sacrifices auraient pu être évités si les engagements initiaux de Moussa Dadis Camara avaient été respectés.
Par ailleurs, il est urgent et grand temps pour la « réappropriation » de la Guinée par tous les Guinéens, y compris la diaspora et ses femmes.
Une femme serait morte à l’ambassade de Guinée à Dakar (Sénégal) lors de l’enrôlement, des inscriptions sur les listes électorales pour pouvoir exercer un droit de vote qui est inhérent à l’appartenance à un pays, à la citoyenneté.
En effet, la grande inconnue dans le processus électoral et de transition demeure la place à réserver à la Diaspora qui a joué un rôle déterminant contre la junte, pour le retour rapide à l’ordre constitutionnel et qui continue de jouer quotidiennement un rôle économique et social capital et incontestable auprès des populations désœuvrées vivant au pays ; par exemple, son apport financier est supérieur à l’Aide publique au développement.
Parfois, elle remplie même des missions de service public par le biais d’actions concrètes de développement, notamment dans les domaines scolaire et sanitaire avec la réhabilitation totale de la maternité de Gbessia réalisée pendant l’été 2006 par un des 8 plans d’action de la Coordination des associations guinéennes de France (CAGF).
Je ne saurai terminer mon propos sans rendre un double hommage :
D’abord à la femme guinéenne : la Guinée est actuellement en proie au fléau de l’ethnocentrisme qui risque d’altérer sérieusement la cohésion sociale ; mais les femmes constituent le meilleur rempart contre l’éthnicité et les mariages endogamiques. Dans l'action publique et dans leur vie personnelle, elles sont les plus affranchies de la tutelle familiale, ethnique, régionale et confessionnelle.
Ensuite, un hommage particulier et mes remerciements à l’ONG invitante FEDESOL de ma sœur Fatoumata Biya Diallo, une combattante et patriote que j’ai eu le plaisir, le ravissement de connaitre sur le terrain lors des manifs contre le CNDD et la candidature éventuelle de DADIS à la présidentielle, également au TGI de Paris pour défendre nos jeunes qui avaient saccagé l’ambassade de Guinée en France.
Dans FEDESOL, il y a le terme «solidarité » : il faut réhabiliter, consolider la notion de solidarité qui est la 3ème valeur de notre devise républicaine (avec Justice et Travail) ; c’est un enjeu capital.
Que Dieu préserve la Guinée !
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
nabbie_soumah@yahoo.fr
Paris, le 20 février 2010

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