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2010-07-19 05:34:23
On a presque tout dit sur les élections présidentielles qui viennent de se dérouler en Guinée. L’analyse de cette expérience récente nous oblige à un constat mitigé, qui du coup appelle des propositions constructives si nous voulons tirer un bénéfice de ce processus.
Un constat mitigé
D’abord, les Guinéens ont montré à cette occasion leur maturité. Contrairement à tous les pronostics, nous avons découvert un peuple qui a voulu exprimer de manière pacifique et autonome ses choix. Cette attitude respectable est tout à fait comparable à celle que l’on rencontre dans les démocraties de longue date. Tous ceux qui se sont exprimés publiquement ont manifesté leur bonheur d’accéder réellement à la qualité d’homme libre. Et cette joie aurait dû être sans mélange.
Malheureusement, et c’est la seconde remarque, les résultats sortis des urnes ont suscitées quelques interrogations sur leur crédibilité et le sens des votes exprimés.
La crédibilité de la consultation a été remise en cause par les nombreux recours formulés. Sans minimiser la valeur et la bonne foi de ceux-ci, nous ne devrions pas oublier que nous sommes absolument novices dans cet exercice. Ne faisons pas comme si nous maîtrisions parfaitement l’organisation de ce type d’évènement. Les ratés incontestables qu’on peut déplorer ici sont d’ordre, disons « technique ». En réalité, si nous nous rappelions d’où nous venons nous conviendrions aisément que ce qui s’est passé chez nous est quasi miraculeux.
La deuxième interrogation relative aux résultats me semble beaucoup plus grave : le sentiment d’un vote communautaire. Beaucoup ont déploré l’émergence de quelque chose de l’ordre de l’instinct grégaire dans cette consultation ; et même si certains partis ont démontré une incontestable implantation nationale, c’est l’impression d’un vote communautaire qui s’est imposé aux esprits. Il faut donc en chercher les raisons afin d’y faire face.
Au-delà des pistes de réflexion proposées par les unset les autres, il est possible de dégager trois types d’explications.
La première et principale explication est le fruit de l’histoire tumultueuse de notre pays caractérisée par la tradition des exactions ethniquement ciblées. Même si au cours des différents régimes qui se sont succédés, tous les Guinéens ont souffert de la pauvreté et de la négation de leurs droits, certains ont, à un moment donné, eu malheureusement le sentiment d’être particulièrement ciblés pour ce qu’ils sont. Il n’est pas besoin de rappeler ici les évènements douloureux que nous avons connus depuis l’indépendance. C’est donc tout naturellement, croyant ainsi éviter le pire, qu’ils ont tendance à se tourner vers les candidats de leur région. Nous sommes ici en présence d’une sorte de manifestation de l’instinct de survie.
D’autre part, l’âpreté des conditions de vie et la rareté des ressources ont pu créer des frustrations et conduire à rechercher des bouc-émissaires ce d’autant plus facilement que les raisons du mal (le sous-développement) n’ont jamais été clairement mises en évidence.
Enfin on ne doit pas sous-estimer l’impact sur des consciences fragiles de l’attitude ambiguë de certains leaders politiques. D’autres raisons pertinentes existent sûrement, mais il me semble que celles-ci doivent attirer notre attention. Mais l’essentiel est ailleurs : ces réflexes, qu’on peut assimiler à une maladie infantile de la démocratie, peuvent et doivent être surmontés si nous voulons préserver la cohésion du pays et la quiétude de ses populations.
Quelques propositions
Il nous faut tout d’abord entreprendre un travail de fond pour revitaliser le concept de Nation. Cette démarche est nécessaire pour rétablir cette idée qui a été si souvent niée dans les faits par nos dirigeants. Certes, comme nombre de concepts, celui-ci peut revêtir plusieurs sens. Mais il me semble que celui proposé par l’écrivain Français du 19è siècle, Ernest Renan, qui veut que la Nation soit constituée des gens qui partagent un même passé, une même histoire et surtout se projettent vers le même destin, est celui qui convient le mieux aux pays comme les nôtres qui, en raison des découpages coloniaux des frontières, sont composés d’une mosaïque d’ethnies. Si en son temps Sékou Touré avait su exalter un concept aussi fumeux et inutile que celui de Révolution pour coaliser les Guinéens et affermir son pouvoir, il doit nous être possible aujourd’hui de mobiliser sur l’idée de Nation pour préserver notre cohésion. Son ignorance ne peut que nous conduire à des impasses funestes qu’il n’est pas besoin d’énumérer ici.
Face à l’urgence des élections qui nous concernent il est également possible d’envisager rapidement des solutions concrètes et salutaires.
Il faut d’abord mettre les partis et leaders politiques devant leurs responsabilités. L’ascendant qu’ils exercent sur la foule des militants renforce l’exemplarité de leurs faits et gestes. Par leurs attitudes ils peuvent renforcer des préjugés, cristalliser des rancœurs et des méfiances ou atténuer des ressentiments. Il ne devrait être permis à aucun par ses propos et actes de mettre en péril la cohésion nationale. Dans beaucoup de pays les propos et actes de responsables politiques manifestant le mépris, la défiance et le soupçon explicites ou subliminaux à l’endroit d’une ethnie ou d’une région sont regardés avec sévérité, au besoin par la loi. La Guinée ne devrait pas être un cas singulier à cet égard. Nous ne devrions pas laisser l’ambition de quelques individus faire peser une hypothèque sur la quiétude nos familles, qui sont condamnées à vivre ensemble.
Il serait aussi nécessaire de faire une place plus importante au débat démocratique, qui dans toutes les démocraties apaisées prend la forme d’un débat télévisé. J’entends d’ici les objections de ceux qui vont dénoncer l’importation d’un gadget occidental et de ceux qui vont minimiser l’impact de cet évènement sur le choix des électeurs. Pourtant, le débat télévisé n’est pas seulement une métaphore de la vie démocratique ; s’il est mené de manière responsable, professionnelle et courtoise, il peut aussi avoir des vertus pédagogiques indéniables dans nos sociétés. D’abord, il donne à voir aux populations des concurrents qui discutent et se penchent, malgré leurs différences, sur les problèmes du pays, manifestant ainsi leur appartenance commune au même pays et concernés par le même destin. C’est l’illustration que la démocratie n’est pas une guerre mais, paradoxalement une sorte de coopération. Ensuite le débat est une occasion d’édifier les Guinéens sur les desseins des uns et des autres. A l’occasion de cet évènement chaque candidat aura ainsi l’occasion de faire état de son expérience, d’éclairer les citoyens sur les malentendus le concernant et de préciser les solutions qu’il propose au pays. C’est aujourd’hui le seul moyen qui pourrait conduire les électeurs à se mobiliser en fonction des problèmes sociaux et économiques évoqués et non pas en fonctions de considérations communautaires.
Autant au premier tour un débat peut être assimilé à une cacophonie, autant à ce stade du processus il peut être salutaire. Alors, pensons-y !
Barry Abdourahmane