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2010-11-02 18:53:15
On dit souvent que la bonne marche d’un pays tient beaucoup à la qualité de son élite et à la détermination et au courage du reste du corps social. En ce qui concerne la Guinée, le régime de Sékou Touré a, depuis belle lurette, décapité l’élite dont nous avions héritée de la colonisation. Ce qui, au passage, explique largement les absurdités et les errances de la gouvernance du pays, aujourd’hui encore. Il faut croire que désormais certains veulent s’employer à faire un sort à une partie de la population dont le tort est d’avoir montré un dynamisme certain : les commerçants, quelque soit la dimension de leur activité. Des Guinéens, souvent des petits boutiquiers et commerçants, ont été, en effet, martyrisés et expulsés de leurs logis par d’autres Guinéens et transformés en réfugiés dans leur propre pays.
Comme souvent en Guinée les accès d’arbitraire et de haine ont tendance à l’emporter sur la raison qui, si elle était exercée avec discernement mettrait pourtant en évidence l’indigence de telles tentations. Ceux qui sont aujourd’hui l’objet de ces persécutions ont en effet des mérites qui ne sont plus à démontrer. C’est pourquoi nous devrions tout faire pour conjurer le sort peu enviable qui les frappe aujourd’hui, et qui pourrait avoir raison de l’unité nationale.
Des ouvriers méconnus
Aux fonctions socio économiques évidentes qu’ils remplissent, il faut aussi avoir à l’esprit le lien social qu’ils contribuent à établir et à renforcer dans le pays.
Il n’est pas besoin de s’appesantir ici sur le rôle irremplaçable d’approvisionnement de ce corps de métier dans nos sociétés de plus en plus anarchiquement urbanisées. Il est difficile de se passer de leurs prestations, à moins de vouloir plonger les populations dans une précarité matérielle pire que celle qu’elles connaissent aujourd’hui. Certains se rappellent encore des affres des familles rationnées du temps de la Première République. Il faut surtout mettre en évidence l’exemplaire ardeur au travail montrée par cette masse anonyme et silencieuse. Les Guinéens, qui ne sont pas sectaires, sont les témoins privilégiés du mode de vie de ces gens, tôt levés et tard couchés, ne comptant que sur eux-mêmes, se plaignant rarement. Mode de vie qui leur permet de ne pas être de ceux qui grossissent les rangs d’une administration déjà pléthorique ou les bataillons des bandits qui peuplent aujourd’hui nos villes. Même si le parallèle est osé, ils font furieusement penser à ces austères calvinistes auxquels Max Weber, dans « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme», semble attribuer la paternité de l’essor du capitalisme qui, malgré ses limites, fait aujourd’hui la prospérité et la puissance de l’Occident : une vie toute dédiée au travail, avec ferveur, abnégation. Et il n’est pas nécessaire d’être un lecteur assidu d’Adam Smith ou de Marx pour imaginer qu’ils peuvent être à l’origine d’un processus d’accumulation de capital, sur lequel un pays comme le nôtre, tributaire de bailleurs de fonds de plus en plus parcimonieux, ne devrait pas faire la fine bouche. Déstabiliser cette catégorie c’est donc prendre le risque de tarir les modestes mais innombrables petits ruisseaux qui irriguent encore notre économie anémiée.
Mais il y a plus important encore, me semble t-il. Ces petits commerçants, en essaimant dans les différentes régions du pays, sont devenus l’un des plus solides ciments de l’unité nationale. Comment voulez-vous vous identifier à quelqu’un que vous ne côtoyez jamais ? Comment communier sincèrement avec des gens qui vous sont lointains ? Ils participent donc, à leur manière, à cette œuvre de brassage, sans laquelle l’émergence d’une nation devient toute théorique. En se rendant partout en Guinée, ils s’affranchissent de leurs pesanteurs naturelles pour aller vers les autres, contribuant ainsi à l’affermissement de cette nation en devenir ; c’est donc ce pont qu’ils incarnent qu’on veut démolir en les expulsant de leurs terroirs d’adoption. Car une fois que chacun sera retranché dans sa savane ou derrière ses montagnes, commencera alors un processus de désagrégation qui, de dérive en dérive, comme celle des continents, nous éloignera irrémédiablement les uns des autres. Il faut donc un réel sursaut civique pour conjurer un dessein aussi funeste.
Et maintenant ?
Ces forfaits ne doivent pas, comme c’est l’habitude, se perdre dans les abysses de l’océan de l’impunité que nous entretenons en Guinée. Leurs commanditaires, ainsi que ceux qui y ont prêté la main doivent être recherchés et sanctionnés. Au moins, les représentants de l’Etat en situation dans les zones concernées, lorsqu’ils ont failli à leur tâche, doivent-ils être tenus pour responsables, relevés de leurs fonctions et sanctionnés pour n’avoir pas porté assistance à des citoyens menacés pour leur appartenance ethnique, politique ou socioprofessionnelle. D’autre part, les victimes, constituées dans des associations, doivent intenter un procès en indemnisation à l’Etat, qui n’a pas été capable de les protéger, libre à lui de se retourner à son tour contre les coupables. Et, à l’avenir, lorsque des violences visant à chasser des « minorités », sont manifestement organisées et motivées par des considérations électorales, il faudrait, comme l’ont proposé certains à juste titre, annuler l’élection dans les zones concernées.
On comprendra aisément que ces réactions sont inspirées par des considérations qui ne peuvent être confondues avec la vengeance.
La première de toutes, c’est d’abord la volonté de rompre avec une tradition dramatique inaugurée pendant la Première République (encore elle) : la spoliation économique érigée en arme politique d’intimidation et de chantage. C’est ainsi que les biens des victimes du régime étaient purement et simplement confisqués sans autre forme de procès. On se souvient également du dramatique épisode de Kaporo-rails, ce quartier de la capitale qui, pour des raisons électorales, a été tout simplement rasé, à la stupéfaction des représentations consulaires étrangères. C’est sans aucun doute, les mêmes considérations qui président aujourd’hui aux pillages et dégradations dont sont victimes ces Guinéens chassés de leurs domiciles, dans des régions où certains de leurs compatriotes les considèrent comme des étrangers. Ce chantage inhumain doit être à jamais banni de la panoplie des stratégies politiques de ce pays. Nous ne pouvons pas revendiquer la légitimité d’une société humaine digne de ce nom en nous accommodant de telles pratiques. Outre leur caractère immoral, elles sont économiquement néfastes : en plus des destructions de richesses, elles contribuent au développement d’un sentiment d’insécurité peu propice à une activité industrieuse.
L’autre raison tient à la nécessité pour les Guinéens de s’approprier leurs droits. Ceux-ci ne doivent plus rester théoriques, comme cela a toujours été le cas. A cet égard, le droit de propriété n’est pas le moindre, dans une société qui prétend à la démocratie. Il faut quand même rappeler à nos concitoyens que c’est dans le cadre de la lutte pour la sauvegarde de la propriété privée, en Angleterre, dès le 13é siècle, qu’a été amorcé le processus qui donnera naissance aux démocraties modernes. En imposant au roi d’Angleterre la « Grande charte » protégeant leurs biens et leurs personnes, les seigneurs féodaux du royaume ont réussit ce qui a été considéré comme la première limitation à l’arbitraire monarchique. Ce n’est pas étonnant dans ces conditions que John Locke (philosophe Anglais du 17è siècle), farouche opposant de l’absolutisme, ait considéré la propriété comme un droit naturel et inaliénable, dans la mesure où elle est nécessaire à la conservation de la vie de l’homme et qu’elle résulte de son travail. Aujourd’hui, elle est reconnue comme l’un des principaux droits de l’homme ; et son non respect fait l’objet d’une réprobation universelle. Même loin de ces spéculations philosophiques, les Guinéens, dont le bon sens est instruit par l’expérience, sont bien placés pour mesurer ce qu’il faut de sueur, de souffrances et de sacrifices pour se constituer un modeste bien, dans un contexte aussi ardu que nos économies. Ils méritent donc dans ce domaine, et dans d’autres, de jouir des progrès de l’humanité qui garantissent le respect de la propriété privée. Ce droit n’étant lui-même qu’un élément des autres droits qui doivent leur être garantis, et qu’ils doivent défendre, d’abord ici-bas. Certes la justice divine est-elle implacable, inéluctable. Néanmoins nous devons nous employer à davantage recourir à celle des hommes. Je dirai même que, pour une fois, nous devrions rendre ce service à Dieu : en renforçant le caractère dissuasif de la justice des hommes nous éviterons l’encombrement de ses tribunaux. En attendant nous devons louer et participer à l’initiative de ceux qui proposent de mettre en place des structures visant à venir financièrement en aide à ceux qui sont aujourd’hui durement éprouvés.
On aura compris qu’à travers la compassion qui est ainsi exprimée à l’endroit de ceux qui sont aujourd’hui rudoyés et brutalement jetés sur les routes, c’est à l’ensemble des Guinéens inquiets mais déterminés que s’adressent ces quelques considérations.
Barry Abdourahmane
VOS COMMENTAIRES | |
| Mory Kaba | 02/11/2010 20:49:37 |
| Très bonne analyse.Je partage complètement votre analyse. Il faut continuer à nous éclairer. Bravo! | |
| Moubassirou | 03/11/2010 00:53:00 |
| Bravo, Mr Barry. Cet article se passe de tout commentaire. Il perce l'absès guinéen, met en évidence les problèmes dont souffre notre pays et la médiocrité avec laquelle nous avons géré notre pays pendant toute la période qui a suivi l'indépendance. Si nous ne tirons pas dès maintenant les lecons de ces 52 ans de mauvaise gouvernance, on peut, sans risque de se tromper, affirmer qu'un avenir sombre attend notre pays. Moubassir Montreal | |
| thiam | 04/11/2010 09:12:56 |
| No comment ! Une couche sociale qui refuse la paresse et la mendicité paye pour sa dignité?.Ils ne comptent que sur eux même pour assumer leurs rôles aux près de leurs familles .Gagner halalement sa vie et faire partager les bénéfices à tous est un délit?.pauvre de nous !.Ce qui est choquant ,c'est quand des personnes de mauvaises foi disent que "tout ça c'est du montage ,il n' a pas eu de mort d'homme ".Il faut que justice soit faite , et l'état doit dédommager toutes les victimes ,car c'est elle qui est responsable de la sécurité des personnes et des biens et c'est lui qui incite ses brebis à s'attaquer aux paisibles populations .Quelle honte ? Morrrrrr! | |