2010-12-28 16:29:47
Colloque organisé par le Club DLG (Demain la Guinée), le 18 décembre 2010 à l'Assemblée nationale française.
Thème : Quels enjeux aujourd’hui pour le développement de la Guinée ?
Contribution de Nabbie SOUMAH : Un nouveau contrat social pour conjurer le mal guinéen
INTRODUCTION
A la veille de l’investiture du nouveau chef de l’Etat guinéen prévue le 21 de ce mois, il serait utile, judicieux de faire un bilan succinct de la période de transition enclenchée par l’accord de Ouagadougou, d’une part, et de souligner les interrogations, les questionnements majeurs de bon nombre de nos concitoyens.
Au niveau du constat, sur la base d’une analyse factuelle, l’élection présidentielle, mère de toutes les élections, s’est faite sous le prisme du fait ethnique et régionaliste, du repli identitaire et de la violence politique dans l’entre-deux tours.
Le Ver est dans le fruit de la division, du sectarisme : l’ethnocentrisme serait-il une équation génétique de la Guinée ?
Il existe dans la communauté nationale un sentiment très prégnant d’ostracisme, de stigmatisation que je qualifierait de Peulphobie : les Peuls étant pris pour les boucs émissaires de toutes les tares congénitales de la société guinéenne.
Il faut déplorer :
- l’absence de neutralité des structures de transition : tout l’arsenal militaro-étatique au service d’un candidat ;
- l’absence de débat sur les grands enjeux de la société ;
- la CENI s’est éloignée du droit et de la vérité dans le contentieux électoral.
Par ailleurs, l’accord de Ouagadougou du 15 janvier 2010 a, à la fois :
- clos, sonné le glas de la parenthèse solidaire, unitaire et enchantée du Forum des Forces vives (FFV) qui regroupait l’ensemble de l’opposition à la junte militaire, au CNDD version Dadis Camara ;
- et signé l’acte de décès du processus de démocratisation fiable en cours.
Il y a cependant deux acquis majeurs :
- la page de la transition est tournée le 7 novembre 2001 par la CENI et la validation des résultats provisoires par la Cour suprême.
- la parenthèse du régime militaire est « fermée » officiellement avec un nouveau président civil.
Des interrogations, des questionnements majeurs demeurent, notamment sur :
- le devoir de mémoire et l’impunité ;
- la combinaison du triptyque « Vérité-Justice-Réconciliation » ;
- la cohésion sociale qui est un impératif de survie pour toute nation ;
- la nécessité d'un renforcement des contre-pouvoirs contre les risques du pouvoir absolu, autocratique ;
- la lisibilité de la vie politique : quelle sera la configuration de l’action politique ? La bipolarisation esquissée pendant le second tour va-t-elle demeurer ou bien les alliances vont-elles éclater ou se consolider ?
- le caractère réel du régime (militaire à visage civil ?) ou le signe irréfragable du retour de la Guinée à la vie constitutionnelle normale ;
- la séquence d’une rupture, de la renaissance ou celle de la continuité, de la restauration avec le président Alpha Condé ;
- la neutralisation et la mise hors d’état de nuire des producteurs de violence ;
- la notion de gouvernement d’union nationale ;
- la restructuration de l’Etat et la restauration de son autorité ;
- la fin de la dichotomie, du clivage Guinéens résidant à l’extérieur et Guinéens dits de l’intérieur ;
- l’avenir de la Guinée : sera-t-il rayonnant, rose ou s'inscrira-t-il de plus en plus en pointillés pour un peuple meurtri ?
- la moralisation de la vie publique : sera-t-elle effective et non orientée ou bien les relations incestueuses entre le pouvoir et l’affairisme vont-elles se perpétuer ?
- la valeur juridique des contrats signés par un chef de gouvernement pendant une période d'exception, notamment dans le domaine des mines ;
- le statut international de la Guinée : alors que notre pays regorge de personnes compétentes et intègres, pourquoi avoir fait appel à l’organisation internationale de la francophonie (OIF), notamment à son ingénieur informaticien au 1er tour et au malien Siaka Toumani Sangaré à la tête de la CENI au second tour de la présidentielle ? La Guinée était-elle, pendant la transition, un pays sous tutelle comme le Kosovo et le Timor oriental en 1999 ou sous protectorat comme Haïti en 1995 ?
Deux axes de réflexion, deux préalables sont à retenir pour tenter de conjurer le mal guinéen, pour le renouveau guinéen, pour une solution pérenne, idoine afin de concrétiser une réelle démocratie :
1°) L’urgence absolue est de réconcilier les Guinéens, cautériser les plaies et retisser les liens distendus à cause des discours et des actes clivants qui ont ravivé le fait ethnique, le repli identitaire et communautaire ;
2°) La mise en œuvre de chantiers pour rationaliser la vie politique en Guinée.
La démocratie est un processus graduel et ne sera pas forcément actée par une élection présidentielle incontestée.
Vouloir une démocratie et un Etat de droit en Guinée au lendemain de l’élection présidentielle du 27 juin est aussi probable qu’une famine en Bavière. Tout ne sera pas parfait, mais ne dit-on pas que toute œuvre humaine est perfectible à l’infini ?
Et ce n’est, cependant, qu’à la fin du bal on paie les musiciens et les actes sont les seuls juges des intentions et des professions de foi des nouveaux gouvernants.
I°) RECONCILIER LES GUINEENS ET RETISSER LES LIENS DISTENDUS
1°) La cohésion sociale : un impératif de survie pour toute nation
« Ce qui fait la beauté d’un tapis, c’est la diversité de ses couleurs ! » disait l’écrivain et ethnologue malien Amadou Hampaté Bah (1900-1991) ; la beauté de la Guinée réside, elle, dans sa diversité culturelle et ethnique.
Notre pays est l’un des plus pauvres du monde, mais sa première et plus grande richesse demeure son unité qu’il a toujours pu préservée ; contrairement à ses voisins de la sous-région en proie à de fréquentes convulsions ; à l’instar de la Côte d’Ivoire avec une situation ubuesque d’un Etat avec deux Présidents.
Nous sommes tous les enfants utérins d’une mère commune qu’est la Guinée où le sang est mêlé, l’ethnie est relative, les ethnies sont fortement imbriquées ; imbrication qui est un gage d’équilibre social que tout patriote conscient se doit de sauvegarder et consolider, particulièrement dans des périodes où cet équilibre semble se fragiliser, notamment lors des joutes électorales.
Le Chef de l’Etat est le garant de l’unité nationale, le rassembleur qui doit mettre de l’huile dans les rouages de l’Etat, de la nation et non sur le feu, le brasier ethnique.
Il faut redonner espoir et confiance, conforter les acteurs économiques notamment qui seront les fers de lance de la relance, de la croissance, de la lutte contre la pauvreté, le chômage et l’exode.
Nous avons un double enjeu et défi :
- politique, pour construire et consolider l’Etat-nation ;
- économique, pour la prospérité et l’épanouissement équitables de tous les Guinéens : il ne faut pas essayer de « déshabiller » économiquement et commercialement l’adversaire Paul pour habiller l’allié Pierre.
2°) Devoir de mémoire et impunité
« Sans mémoire, le présent est vide! » selon un axiome israélite.
« La mémoire est l’antidote de l’oubli ; alors que le pardon et la repentance délivrent la victime de l’outrage qui lui a été fait ».
« Le bourreau tue deux fois : d’abord par la mort, ensuite par l’oubli ! » selon un vieil adage. Le bourreau mise toujours sur l’oubli et l’impunité pour ne pas répondre de ses actes devant la justice.
Ne faut-il pas lire la page avant de la tourner ?
Comment combiner le triptyque « Vérité-Justice-Réconciliation », catharsiser les passions, crever l’abcès pour extirper le mal, les crimes de sang, humains et les crimes économiques qui ont une forte incidence sur le développement de notre pays et surtout de ses services publics.
Il n’y a pas de paix sans justice, ni de pardon sans justice ; il n’y a pas de vérité sans justice ; il n’y a pas de réconciliation sans justice restauratrice, réparatrice.
Le rétablissement de la justice sera le seul garant d'une réconciliation et d'une paix sociale durables, sans lesquelles aucun développement viable n'est envisageable.
L’histoire de notre pays est durablement marquée par les arrestations arbitraires, les disparitions, les tortures, les jugements extrajudiciaires, la violence politique. Certaines mauvaises habitudes y sont fortement tenaces, y ont la vie dure, comme la moule qui s’accroche à un rocher.
Le massacre et les viols du 28 septembre 2009 sont la conséquence logique de l’accommodement à la culture de l’impunité, à la violence, aux nombreux et répétitifs manquements aux droits de l’Homme. Le funeste camp de détention dénommé Boiro fut le lieu, l’illustration parfaite de l’avilissement de la personne humaine.
Des familles pleurent encore des morts et des disparus, soignent des blessés et des victimes de viols, de la violence d’Etat. On ne peut pas faire l’économie d’une introspection collective afin d’exorciser les frustrations engendrées par la violence politique depuis les années 50 à nos jours jusqu’aux exactions commises lors de la récente présidentielle sans omettre :
- les méfaits de la 1ère République de Ahmed Sékou Touré (1922-1984) et du PDG qui est le cancer qui s’est métastasé dans la société et la classe politique guinéennes où ses acteurs et partisans se sont refait une virginité morale et politique à moindres frais ;
- les exécutions sommaires des caciques de la 1ère République et des auteurs « présumés » du coup d’Etat de juillet 1985 imputé à Diarra Traoré (19351985), l’ancien premier ministre sous l’ère de Lansana Conté (1934-2008) ;
- les carnages de juin 2006, janvier-février 2007, septembre 2009 ;
- l’attentat au camp Koundara sur Moussa Dadis Camara le 3 décembre 2009.
Concernant les évènements du 28 septembre, nous avions assisté à une justice nationale laxiste et aux ordres du pouvoir militaire avec le verdict ignominieux de la commission nationale d’enquête indépendante présidée par Siriman Kouyaté ; elle avait rendu sa conclusion le mardi 2 février 2010, disculpé les forces de sécurité et inculpé Aboubacar Toumba Diakité et ses hommes, mis en cause tous les leaders politiques présents au stade et victimes d’exactions. C’est le comble du cynisme : le bourreau s’était mué en justicier !
Ce n’est pas un appel à la rancœur, ni à la vengeance mais tout simplement pour la quête de la vérité, pour exorciser les frustrations et apaiser les cœurs.
Par ailleurs, il serait temps de débaptiser Sékoutoureya, on ne fait pas de jugement séquentiel, mais sur l’ensemble de l’œuvre d’un homme public. Car il arrive souvent que des héros deviennent des tyrans ou des traites et ne méritent plus une telle reconnaissance de la part de populations qu’ils ont martyrisées, trahies.
Pour exemple, Tremblois-lès-Carignan, dans les Ardennes, était la dernière commune en France à avoir une rue portant le nom du Maréchal Philippe Pétain (1856-1951), le sanglier des Ardennes, le héros de la première guerre mondiale, de Verdun. Le conseil municipal a voté le 1er décembre 2010 pour débaptiser cette rue Pétain qui, désormais, se nommera rue Belle-Croix.
3°) Neutraliser les producteurs de violence
La première des libertés est la sécurité des personnes et des biens.
En Guinée, les producteurs de violence, les auteurs et les commanditaires de tueries et de crimes économiques courent toujours, continuent de bénéficier d’une totale impunité et tout est fait pour qu’un drap d’oubli soit jeté sur leurs méfaits. Au détriment du droit à la vérité, à la justice et à la réparation.
Les principaux producteurs de violence contre les acteurs politiques, publics, les populations affamées et sans défense sont :
a) L’Etat, ses démembrements territoriaux, les forces de sécurité.
Il faudra mettre fin à la prééminence du facteur ethnico-régional dans le processus de recrutement, de formation et de promotion des cadres civils et militaires.
Par ailleurs, la restauration de l’ordre et de la discipline dans l’armée guinéenne est indispensable et elle passe nécessairement par le rétablissement de celle-ci dans sa mission régalienne en consacrant son éloignement définitif de l’exercice du pouvoir politique.
b) L’ethnocentrisme, qui est une dérive mortifère et funeste, un facteur de violence, le fonds de commerce des opportunistes et des médiocres, a pris le dessus sur la citoyenneté qui s’inscrit dans une démarche inclusive, « intégrationniste », de rassemblement, de concorde. Un des grands enjeux est de procéder activement à une opération de désaffiliation ethnique de salubrité publique, de s’affranchir de la tutelle familiale, ethnique, régionale dans l’action publique. Afin que la citoyenneté puisse s’ébrouer dans notre futur champ démocratique.
c) Le rôle néfaste des prêches religieux orientés des Imams dans les mosquées.
d) L’activisme politique et partisan des « coordinations » régionales : elles avaient un rôle originel de modération, de conciliation, de tempérance pour la résolution des conflits sociaux et politiques. Mais elles n’ont pas tardé à doubler leurs fonctions sociales d’interventions politiques ponctuelles et partisanes.
4°) Le concept de « gouvernement d’union nationale »
On invoque beaucoup ce concept pour l’affermissement de l’unité nationale.
C’est un leurre qui, au final, consacre toujours un parti dominant avec des partis réduits à la vassalité, l’asservissement pour des raisons alimentaires et de survie.
Le concept de « gouvernement d’union nationale » pose deux problèmes :
- le principe de responsabilité pour répondre de ses actes au terme de son mandat électif ; ce sera la sanction populaire ou la relégitimation par la voie des urnes ;
- la question du recours qu’incarne l’opposition républicaine dans un Etat démocratique classique ; sinon ce sera l’armée ou la « rue » comme alternative.
Il favorise l’inertie, le monolithisme politique partisan , la transhumance, l’entrisme, le recyclage et le nomadisme politiques.
L’unanimisme politique est par essence hostile à tout progrès social et économique : c’est de la contradiction que nait la vérité, la contradiction génère le progrès, l’éclosion des idées et des compétences, en somme l’excellence.
Il ne faudrait pas accepter la compromission et l’uniformité comme seule perspective.
Le pays n’est pas menacé, ni sous occupation militaire étrangère ; il n’y a aucun danger visant son intégrité territoriale dans un futur immédiat.
Il incombe à l’opposition républicaine de développer un contre-pouvoir responsable, un projet alternatif crédible, durable, productif et fécond.
Ma préférence est pour le gouvernement de coalition qui contraint au dialogue, à la concertation avec un accord de gouvernement, de partage de responsabilités entre des partenaires ; ici il n’y a plus de parti dominant au sein de la coalition où prévaut un partenariat équilibré.
5°) Insérer la diaspora pour la construction d’une Guinée nouvelle
La renaissance se fera avec la diaspora, l’osmose entre tous ses enfants où qu’ils demeurent. Car la Guinée est notre point d’ancrage et notre salut.
La diaspora a été sous-représentée dans l’enrôlement avec 53 083 personnes sur 4 224 272 : soit 1, 26 % du corps électoral. Alors qu’elle est le premier opérateur économique et la 5ème région la plus peuplée. C’est un des paradoxes de la Guinée.
Il est cependant illusoire de croire à court ou moyen terme à un retour massif des Guinéens de la diaspora au pays pour diverses raisons évidentes : la sécurisation des transactions juridiques dans le domaine foncier, économique, commercial, couple mixte, emploi, habitat, etc.
Il serait donc judicieux d’institutionnaliser les rapports entre l’Etat et les Guinéens résidant à l’extérieur au niveau de leur représentation :
- soit à travers la députation en fonction de leur concentration géographique et humaine ;
- soit au sein d’un Haut conseil des Guinéens résidant à l’extérieur à l‘instar des Maliens.
En somme, il faudra élargir l’offre politique au profit de la diaspora pour l’intégrer dans le processus de développement en Guinée, mettre définitivement fin à la dichotomie, au clivage Guinéens résidant à l’extérieur et Guinéens dits de l’intérieur.
II°) DES CHANTIERS POUR RATIONALISER LA VIE POLITIQUE GUINEENNE
1°) De la nécessité d'un renforcement des contre-pouvoirs contre
les risques du pouvoir absolu, autocratique
« L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais plutôt d’institutions fortes ! », enseigna le président américain Barack Obama, le 11 juillet 2009 au Ghana.
La Guinée, elle, n’a connu que des hommes hystériques, un pouvoir hypertrophié, omnipotent face à des institutions croupions, godillots, aux ordres.
Comment la prémunir dorénavant du culte la personnalité, de l’exercice solitaire et autocratique du pouvoir, des potentats ?
Il ne faut plus accorder un caractère messianique au pouvoir politique, à la fonction présidentielle (cf. Dadis le Moïse guinéen), mais la désacraliser plutôt.
La vitalité d’une démocratie se juge à l’aune de ses contre-pouvoirs, à la progression et l’élargissement du champ de la représentation politique, à la gestion rigoureuse des fonds publics et, surtout, au cercle vertueux créé entre l’armée et la classe politique.
« Le pouvoir ne sert que si l'on en use. Les contre-pouvoirs, eux, ne servent que s’ils usent de leur pouvoir de contrer ! ».
Les contre-pouvoirs assurent la respiration d’un système démocratique, permettent le contrôle régulier des organes investis d’un pouvoir et assurent que ceux-ci n’empiéteront pas les uns les autres sur leurs compétences respectives.
En Afrique in extenso, en Guinée en particulier, l’exécutif est depuis toujours l’institution de gouvernance la plus puissante. Sa tendance à monopoliser le pouvoir et à abuser de son autorité discrétionnaire a été observée partout et à toutes les époques, sous diverses formes et à des degrés divers :
- Il a l’initiative de l’adoption des lois, des normes régissant tous les rapports avec les autres institutions et la société ; il en assure la mise en œuvre.
- Il contrôle l’administration, il est le principal prestataires des biens et des services publics.
- Il monopolise les forces de sécurité et de la défense nationale.
- Il contrôle les principales ressources matérielles et financières, assure la « promotion sociale » de ses zélateurs, des prébendiers.
D'où la nécessité de renforcer les contre-pouvoirs et des garde-fous.
2°) Restructurer l’Etat et restaurer son autorité
Comment restructurer un Etatnon régulateur social, corrompu, désargenté, déliquescent, violent et partial ?
Le modèle d’Etat pour la Guinée est celui qui protègerait et rassurait ses administrés ; un Etat fort, de par son autorité exercée dans le respect des formes prescrites par la loi où règnent la paix et la sécurité publiques et une justice indépendante, non domestiquée par l’exécutif, garante de l’exercice de nos libertés individuelles et collectives.
Ce serait aussi un Etat doté d’une armée et de forces de sécurité au service de la République et non des intérêts partisans. Mais surtout un Etat fort au service de la force de la loi, capable de renforcer l’autorité de l’Etat à travers la force des Institutions et non pas d’accroître l’hégémonie d’un groupement humain qui vivrait sur le dos de l’Etat.
Par ailleurs, il est indispensable de procéder à un réaménagement de notre espace institutionnel :
- Ceux qui contrôlent le pouvoir ne doivent pas être nommés, choisis par le pouvoir exécutif (Communication, Justice, Conseil constitutionnel, médiateur de la République, etc.) mais disposeraient d’un pouvoir de coercition. Par exemple, la Cour des comptes autonome avec des moyens financiers et matériels d’investigation pour assainir les comptes publics, les deniers de l’Etat.
- Renforcement des droits de l’opposition politique et parlementaire avec un statut particulier (financement, accès régulier aux médias d’Etat en dehors des campagnes électorales, etc.).
- Le choix d’un système électoral n’est pas neutre : le mode de scrutin mixte actuel crée une distorsion au niveau de la légitimité parlementaire. Il nous faut un mode de scrutin unique à vocation, à dominante majoritaire.
- Le parlement est le lieu privilégié du dialogue, du débat, le contre-pouvoir naturel par excellence de l’exécutif, du pouvoir politique ; il ne doit pas être docile, monolithique, une simple chambre d’enregistrement, une caserne d’approbation qui tort le coup à la constitution pour entériner, légitimer des « présidents à vie » ; il faudrait donc redonner du pouvoir au parlement, un rôle à la fois de contrôle et de proposition, de « co-production législative », une maîtrise de son ordre du jour et des moyens de pression (par exemple la censure du gouvernement), des commissions autonomes ou d’enquête, des propositions de loi.
- La décentralisation est un mécanisme qui renforce la participation des populations et leur contrôle sur le pouvoir à l’échelon local.
Elle est la pierre angulaire de la lutte contre la pauvreté et pour l’insertion des jeunes. Elle ne doit pas se limiter au seul transfert des compétences aux collectivités locales mais il faut surtout mettre l’accent sur leurs moyens financiers propres, en dehors de la dotation globale de fonctionnement que l’Etat leur octroie normalement.
Par exemple, 32 milliards de francs CFA pour le budget de la commune de Dakar au Sénégal viennent des ressources collectées.
En Ouganda, 30 % du budget national sont consacrés aux collectivités locales, c’est ainsi qu’un maire y est plus « puissant » qu’un ministre.
La décentralisation souffre d’un déficit d’incarnation en Guinée. Dans les pays qui ont de vraies régions, c’est autre chose : aux Etats-Unis et en Allemagne, on commence par être gouverneur de son Etat ou patron de son Land avant de faire une carrière nationale. Avec sa tradition jacobine centralisatrice, la Guinée est très rétive à cela.
Il faudrait y créer des métropoles d’équilibre ; et mettre en œuvre le projet de coopératives d’intérêt économique et local (CIEL) initié par Feu Ibrahima Naby Diakité (1964-2009), ministre de la décentralisation et du développement local (Paix à son âme ! Il y a des vides qui ne se comblent jamais).
- Il serait judicieux de redéfinir une nouvelle politique éducative en revalorisant notamment la condition enseignante : l’analphabétisme, l’obscurantisme sont les alliés objectifs du pouvoir omnipotent alors que le savoir est un contre-pouvoir naturel qui contribue à l’éveil des consciences et au sursaut de l’esprit civique.
- Internet est un outil moderne qui élargit, « démocratise » l’expression collective, titille tous les pouvoirs et contribue à la formation d’une opinion publique avertie et participative.
- La société civile joue également un rôle déterminant, notamment lors des mouvements sociaux en 2006 et janvier-février 2007. Il faut mettre un terme au monopole de la représentation par les seuls partis politiques pour favoriser les candidatures indépendantes, les personnes qui ont mis au centre de leur action les préoccupations de leurs concitoyens mais qui n’appartiennent à aucun parti.
- Moralisation de la vie politique : Contrôle des biens en amont avant toute nomination ou élection selon le poste convoité des candidats et audit à postériori. Mettre fin aux contrats léonins, dolosifs, néfastes pour les finances publiques conclus le plus souvent négociés de gré à gré.
- Détribaliser et démocratiser les médias nationaux et privés.
- Réforme de la CENI : Pendant la présidentielle, cette structure, mise en place sous l’ère de Lansana Conté et du PM de consensus Lansana Kouyaté par la loi L/2007/013/AN du 29 octobre 2007, fut l’objet de dysfonctionnements et de critiques. La corruption à grande échèles constatée au niveau de l’institution, le manque d’impartialité de ses membres et la volonté d’une frange partie de la population d’auditer cet organe, avant toute autre échéance électorale.
- Le fichier électoral, l’épine dorsale de toute élection ; a besoin d’une mise à jour.
CONCLUSION :
La page de l’élection présidentielle du 27 juin vient d’être tournée et le regard des Guinéens est tourné vers l’avenir et un horizon qu’ils souhaitent meilleurs.
L’histoire de la Guinée demeure une tragédie sans fin depuis les années 50 à nos jours ; elle reste marquée par la violence, la mauvaise gouvernance, la corruption, l’impunité, la misère, la désespérance sociale, le rejet de l’autre, l’ethnocentrisme, le régionalisme, la violence politique, la diasporaphobie aigüe.
Comment éradiquer les causes structurelles de la persistance de tels fléaux ? Vaste programme et énormes défis.
Ce n’est pas la fatalité, ce n’est pas un châtiment divin non plus ; c’est le fait de l’Homme ; et ce que l’Homme a fait, l’Homme peut le défaire.
Face à ses épreuves, la Guinée doit demeurer unie, une famille unie étant une plus-value. Sinon, comme le prédisait Abraham Lincoln (1809-1865) le 16ème Président des Etats-Unis « une maison divisée ne tient plus sur ses fondations ».
Que l'arbre de la démocratie soit planté en Guinée ; que la sève de cet arbre nourrisse ses enfants, que ses racines fondent une nation ouverte, tolérante, basée sur des valeurs humaines, démocratiques ; une nation rétive aux considérations sectaires, ethniques et régionalistes.
Mes pensées émues vont à un grand absent de l’investiture du 21 décembre, mon ami Docteur Facinet Béavogui (1950-1999), ex-numéro deux du RPG, décédé à Abidjan le 24 avril 1999 dont la dépouille mortelle fut refoulée à l'aéroport de Conakry Gbessia, enlevée puis enterrée dans son village natal par les militaires dépêchés par le pouvoir. La famille avait refusé d'enterrer sans cérémonies rituelles ce fils de chef qui avait disparu sans recevoir les honneurs dus à son rang.
Facinet fut mon condisciple en anthropologie juridique sous la direction du Professeur émérite Michel Alliot et Etienne Le Roy à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il fut l’auteur du célèbre ouvrage « Les Toma (Guinée et Libéria) au temps des négriers et de la colonisation française (XVIème-XXème siècles) », préfacé par Odile Goerg et paru en novembre 2003 à L’Harmattan, collection « Etudes africaines ». Paix à son âme !
Au nouveau chef d’Etat, comme à Barack OBAMA à qui on venait d’attribuer le prix Nobel de la paix, je lui dirais donc : « Tu l’as obtenu, mérites-le maintenant ! ».
« Soit changer, soit chavirer ! », le slogan des manifestants grecs contre les mesures d’austérité est d’actualité en Guinée.
Les futurs gouvernants devraient adopter une posture fédératrice, d’apaisement et non clivante pour ne pas engendrer ou accentuer tout repli, tout ressentiment, toute révolte, toute résignation ou tout désenchantement.
Quant à l’opposition, il faudra lui rappeler certains principes et adages :
« Il vaut mieux mourir avec ses idées que vivre avec les valeurs des autres ! ».
« Comment concilie-t-on les contraires ? »
« Le succès c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme », selon l’ancien homme politique britannique Winston Churchill (1874-1965).
« La chute d’un homme n’est pas la fin sa vie » chantait l’artiste camerounais Longkana Agno Simon plus connu sous le nom de Longuè Longuè « le libérateur ».
Que Dieu préserve la Guinée !
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
nabbie_soumah@yahoo.fr
Paris, le 18 décembre 2010

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