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Liberté censurée


 

2011-07-30 06:45:53

"Je suis à l'opposé de vos idées, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez les exprimer" clamait François Marie Arouet appelé communément Voltaire (1694-1778), l'écrivain, le philosophe, l’intellectuel français engagé au service de la vérité, de la justice et de la liberté de penser.

L’unanimisme politique est, par essence, hostile à tout progrès social et économique : "c’est de la contradiction que nait la vérité", car la contradiction génère le progrès, l’éclosion des idées et des compétences, en somme l’excellence.

L’unanimisme politique et la pensée unique favorisent l’inertie, le monolithisme politique partisan, l'autocratie, la transhumance, l’entrisme, le recyclage et le nomadisme politiques.

Par contre, l'esprit de contradiction suppose l'acceptation de l'autre, de ses convictions, en somme la tolérance. Dans son sens le plus général, la tolérance, du latin "tolerare" (supporter), désigne la capacité à accepter ce que l'on désapprouve, c'est-à-dire ce que l'on devrait normalement refuser.

"Si je ne pense pas comme vous, alors je suis contre Dieu" prétendent certains obscurantistes qui estiment même que le Chef étant le choix de Dieu, le contester équivaudrait à une hérésie, à un sacrilège, à une opposition à Dieu. D'où la funeste sacralisation de la fonction de Chef d'Etat et de son pouvoir.

A contrario, j'estime que toute liberté ou tout droit implique nécessairement, pour s'exercer complètement, un devoir de tolérance et l'esprit de contradiction.

Autant j'avais condamné la semaine dernière l'attentat du 19 juillet qui avait visé le président Alpha Condé, autant je suis préoccupé aujourd'hui par la censure de la liberté des médias, d'expression en Guinée ; en somme pour toutes les libertés individuelles et collectives garanties par notre constitution et les lois organiques.

Rien ne doit justifier la restriction de nos libertés fondamentales, telle l'interdiction faite par le Conseil national de la communication (CNC) aux médias d'évoquer l'attentat contre le chef de l'Etat ou d'organiser des émissions interactives à caractère politique.
Sa décision concerne les émissions "en français et dans toutes les langues nationales sur toute l'étendue du territoire". "Sont concernés tous les organes d'information publics et privés (radios, télévisions publiques et privées, presse écrite et presse en ligne)", précise le texte du CNC qui ajoute que "tout manquement à cette décision sera sanctionnée conformément à la loi".

Par cette interdiction, le régime tente de museler la presse qui est un pilier essentiel de la démocratie, un contre-pouvoir par excellence comme le stipule l'article 7 de la constitution du 7 mai 2010 : "Chacun est libre de croire, de penser et de professer sa foi religieuse, ses opinions politiques et philosophiques (...) Il est libre d'exprimer, de manifester, de diffuser ses idées et ses opinions par la parole, l'écrit et l'image (...) La liberté de presse est garantie et protégée. La création d'un organe de presse ou de média pour l'information politique, économique, sociale, culturelle, sportive, récréative ou scientifique est libre (...) Le droit d'accès à l'information publique est garanti au citoyen".

Selon l'article 125 du titre 10 de la constitution du 7 mai 2010 "la Haute Autorité de la communication (HAC) a pour mission de garantir et d'assurer la liberté et la protection de la presse ainsi que de tous les moyens de communication de masse dans le respect de la loi".

L'anachronisme juridique et les violations de l'Etat de droit sont décidément très tenaces en Guinée. Pour exemples : les nominations par décret présidentiel de la directrice de communication du RPG, Martine Condé, à la tête de la Haute Autorité de la Communication (HAC) et du général Facinet Touré au poste de Médiateur de la République le vendredi 07 janvier 2011.

Bâillonner le liberté d'expression et celle de la presse est une autre forme de violence politique qu'il faut condamner au même titre que les crimes humains et les crimes économiques.

La présomption d'innocence, le secret de l'instruction, la présence d'avocats dès la garde à vue, la protection et la garantie de l'intégrité physique doivent être assurés à toutes les personnes appréhendées pour l'attentat présumé du19 juillet dernier.
Le président américain Barack Obama recevra demain, le 29 juillet, les quatre présidents ivoirien, nigérien, béninois et guinéen.

Quatre comme les mousquetaires du roman de l'écrivain français Alexandre Dumas (1802-1870) : d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis s'étaient opposés au premier ministre le cardinal Richelieu (1585-1642) et ses agents pour sauver l'honneur de la reine de France Anne d'Autriche (1601-1666).

Il incombe donc aux "mousquetaires" Boni Yayi, Alassane Dramane Ouattara, Mahamadou Issoufou et Alpha Condé de sauver l'honneur de l'Afrique en y procédant à l'élargissement de l'espace des libertés individuelles et collectives.

Obama ne leur octroie pas de prime à la démocratisation mais une obligation, un devoir de résultat lié à la promotion et à la garantie de la bonne gouvernance, de l'état de droit et de la cohésion sociale.

La priorité, en Guinée, est de construire un Etat autour d’une nation. Cela ne se fait pas par l’exclusion et la censure des libertés fondamentales.

Il n'y a de déception que lorsqu'existe une grande espérance : l'élection de M. Condé était un message d'espoir pour toute la Guinée et l'Afrique, malgré des irrégularités criantes, flagrantes. Mais l'espoir semble vite retombé comme un soufflet avec l'eau courante qui est devenue une denrée rare, l'électricité intermittente, les tensions intercommunautaires et la liberté d'expression censurée.

Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Ne dit-on pas que "l'erreur rectifiée contribue au progrès!"

 

Que Dieu préserve la Guinée !
Nabbie Ibrahim « Baby » SOUMAH
Juriste et anthropologue guinéen
nabbie_soumah@yahoo.fr
Paris, le 28 juillet 201


 

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VOS COMMENTAIRES

alhassan31/07/2011 07:23:13
Cela fait six mois que Alpha Condé, nouveau président démocratiquement élu, gère les affaires de la Guinée. Un pays martyrisé par des années de dictature, qui a vécu une transition chaotique finalement arrivée à terme grâce aux soutiens de la communauté internationale. Alpha Condé symbolise donc à cet égard la renaissance démocratique de ce pays naturellement riche et courtisé par les investisseurs internationaux. C’est à lui de savoir concrétiser les espoirs de son peuple en termes de développement économique, de démocratie et de respect des droits de l’Homme. Si, au plan économique, il est trop tôt pour faire un bilan de l’action de son gouvernement, au plan du respect des droits humains et des libertés, il n’en est pas de même. Un certain nombre d’actes posés par l’armée en termes de répression et d’entraves aux libertés individuelles et collectives suscitent déjà des inquiétudes : des perquisitions chez des opposants, l’interdiction de manifester, le harcèlement des agents de sécurité de l’opposant Cellou Dalein Diallo. Tous ces agissements suspects ont poussé la société civile guinéenne à sortir de sa réserve et à protester officiellement contre ce qu’elle appelle une "dérive autocratique". C’est un événement non négligeable pour qui connait le tempérament de celle-ci qui a été de toutes les luttes qui ont abouti aujourd’hui à la mise en place d’un nouveau pouvoir démocratique. Les Guinéens en ont payé un lourd tribut et pour eux, il est inacceptable qu’après une si longue lutte, ils se retrouvent encore sous un nouveau joug. Dans ce domaine, il n’y aura pas d’état de grâce pour Alpha Condé. Apparemment, Condé n’arrive pas à dompter encore les vieux reflexes des Etats d’exception au niveau de certains éléments de l’armée. Il y a donc un risque de dérapage si ces harcèlements continuent ; et ils risquent même d’éclipser tous les chantiers du nouveau président. On peut comprendre que dans sa farouche volonté de réorganiser l’Etat, il soit obligé d’aller vite. Mais, il ne doit pas confondre vitesse et précipitation, au point de piétiner certaines valeurs démocratiques que lui-même prétend défendre. Alpha Condé doit savoir écouter et prendre en compte cet avertissement sans frais que lui donne la société civile. L’homme a l’art de minimiser certains faits qu’il s’empresse de botter en touche. Ici, ce serait une erreur. Il n’y a qu’à regarder les mouvements sociaux sur le continent pour se rendre compte que les populations ne veulent plus subir le diktat des pouvoirs, quels qu’ils soient. En tant qu’opposant historique, il lui appartient de donner l’exemple d’un président respectueux de ses engagements et soucieux du respect des droits humains. S’il venait à y manquer, il retrouvera sur son chemin la même société civile qui a été à l’origine de la chute du baobab, Lansana Conté. La fébrilité actuelle n’est pas un bon signe, avec une opposition frustrée du fait de sa défaite à la dernière présidentielle, et qui n’attend qu’on lui donne le prétexte pour compliquer le mandat actuel du président. Dans tous les cas, Condé aura été averti.
Ibrahima MBemba Sow01/08/2011 01:39:35
M. Soumah,l'élection du Président Condé a été imposée dans des conditions si contestables que seuls ses fervents partisans et quelques insatiables opportunistes pouvaient en nourrir un réel espoir de changement pour le pays. Tout comme vous, personne ne cautionnerait une véritable tentative d'attentat, mais encore faudrait-il s'assurer que ce n'est pas un coup monté de toute pièce par le pouvoir dont on nous parle depuis le 19 juillet 2011. La liberté de la presse est certes fondamentale, mais la vie des innocentes victimes (peules quasi exclusivement) n'est pas moins sacrée pour que l'on ne donne pas(involontairement)un blanc-seing politique à un régime qui se construit sur fond de haine et d'exclusion programmée contre toute une communauté ethnique du pays. Après sept mois de gouvernance, Alpha Condé a prouvé, si besoin était, que la constitution d'un Etat de Droit n'est pas son objectif final. Il faudrait donc que l'on arrête de prendre les guinéens pour plus bêtes qu'ils ne sont.
Ibrahima MBemba Sow01/08/2011 23:14:02
Guineeprese.info, je suis bien surpris que vous n'ayez pas publié mon commentaire à cet article de M. Soumah posté hier soir.